A propos des enfants mutants

L’entrée dans la Cité des Sciences et de l’Industrie. C’est un gros colloque. Beau lieu, beau monde. Un imposant bâtiment, on vous fouille à l’entrée. Le vigile me demande : « Vous allez où ? ». Je réponds un peu embrumée « à enfants mutants ». Il lève les yeux du contenu de mon sac et me regarde alors interpellé. Il rit : « Ah ça fait peur ! ». Il avait bien raison. J’ai pu récemment assister à un Colloque de psychologie organisé par l’ APPEA intitulé « Enfants Mut@nts, révolution numérique et variations de l’enfance ». Ces trois jours ont été l’occasion d’échanges, de découvertes et de conférences nourrissantes mais aussi de petits et grands agacements. J’ai eu à plusieurs reprises la sensation chez un certain nombre d’intervenants et de participants d’une volonté de bien se différencier de ces supposés mutants. « Ah c’est très intéressant mais moi je ne touche pas à ça ! » Cela fait un certain temps que je me questionne sur ce nuage de pudibonderie de la légitimité qui entoure le numérique dans les représentations collectives, en particulier quand il s’agit de son utilisation par les enfants, en particulier dans les champs du soin et de l’éducation.

 

 Mutant_cyborg_Barbie_by_arezz33

Mutant cyborg Barbie, source: http://arezz33.deviantart.com/art/Mutant-cyborg-Barbie-138512627

« Real Business is done on paper. »

C’est chic de s’auto-définir techno-plouc dans le médico-social. C’est peut être dans la tête et dans les habitus qu’elle se joue vraiment, la « révolution numérique ». Claudie Haigneré avait pourtant vanté les intérêts d’un Fab Lab prometteur, en ouverture du colloque. La domination s’exerce aussi là, entre la fameuse « culture du livre » et celle « des écrans » selon les termes employés par Serge Tisseron et ceux qui lui emboîtent le pas dans les recherches sur le numérique en psychologie. Ces deux cultures nous sont présentées comme opposées et opposables, même si on les veut complémentaires ; et peu à peu, sur scène et dans la salle, les petits commentaires vont bon train. On me regarde en coin prendre des notes sur tablette et livetwitter les contenus. On agite frénétiquement son crayon en commentant à sa voisine « Moi je ne peux pas me servir de ces machins, je suis de l’ancienne génération, hein, le bon vieux crayon, ça a du bon. »

Je repense alors à cette séquence de la série « The Office » : CLIC

« Le numérique c’est bien, mais pas entre toutes les mains. »

N’est-ce pas d’ailleurs le propos de Boris Cyrulnik à la tribune, qui nous explique que l’on perd des potentialités dans l’épigenèse du cerveau quand on écrit avec un clavier ? J’apprends qu’on a découvert en neurosciences que la pensée digitale est différente de la pensée analogique. Il semblerait que différent suffise parfois à signifier mauvais. On perd sa mémoire sur internet, on ne mémorise que les accès et pas les contenus, nous dit-on. Pourtant, quand je regardais enfant dans le dictionnaire, je ne mémorisais pas non plus la définition. Mais j’avais appris à aller la retrouver, selon un code. Quand je me rends dans un lieu inconnu, j’utilise le GPS et la carte routière. Il y a enrichissement et pas remplacement pur et simple. J’aurais aimé qu’on évoque ce qui a vraiment changé. Qu’on parle un peu plus de sérendipité. Au mieux, on dialectise émancipation et aliénation.

Les interventions se succèdent, on rit, on se questionne, on est interpellé parfois. Attention psychologues d’enfants, vous avez des responsabilités ! « Le numérique c’est bien, mais pas entre toutes les mains. » pourrait être le prochain slogan de l’INPES. Si je ne sentais pas la distance teintée de mépris pour l’exotique qui accompagne les remarques, à la tribune comme dans la salle, je pourrais sourire et tendre la tablette à ma voisine. Mais je suis mal à l’aise. J’ai tendance à me pencher pour cacher l’objet lumineux. J’ai l’impression de faire quelque chose que je ne devrais pas faire au vu et su de tous. Je commence à me situer, mentalement : je suis psychologue auprès d’enfants, je ne suis pas technophile acharnée, ni hardcore gameuse, pourtant ça me dérange ce discours, j’aime les jeux vidéo, j’aime utiliser internet et les réseau sociaux. Que se passe-t-il en moi ? Là se situe la domination. Et viendront sûrement des outils pour la déconstruire. Mais pas dans ce colloque. Ici on parlera de la génération Y et de la petite Poucette. Le public et les conférenciers sont aussi des parents inquiets.

Jeux vidéos et pornographie : une histoire de masturbation

Arrivent des interventions de recherche sur les usages des adolescents et des interventions cliniques. Tout se déroule comme si l’on parlait de masturbation. Un psy un peu hardi annonce qu’il écoute ses jeunes patients en parler, mais bien entendu, qu’il n’y joue pas avec eux en séance. On invite les adultes ici présents à bien réaliser ce que sont les pratiques des adolescents. On prononce d’ailleurs youporn et la salle glousse de bon cœur. On évoque le sexisme dans les jeux vidéo qui expliquerait la supposée absence des filles autour des pratiques vidéo-ludiques. (Ce qui est complètement erroné, mais passons.) Jouer aux jeux vidéo à l’adolescence serait une manière de refuser la passivité, de ne pas assumer sa position féminine, en particulier chez les garçons. Envie du pénis et manette « phallus high tech », tout y passe. Une femme s’exclame alors : « Et Bayonetta ? » puis elle explique ce dont il s’agit pour elle. Elle n’aura pas tellement d’écho, et je le déplore. La parole se libère, on se risque à parler en tant que parent : « Mon fils veut jouer à GTA V, mais c’est interdit aux moins de 18 ans, que faire ? » Quelques réactions dans la salle disent ça et là « responsabilité », « éduquer », … Un autre intervenant prend la parole et dit en souriant : « Mon fils peut bien ne pas l’avoir à la maison, il y jouera chez les copains ! » Mon voisin, psychologue qui utilise des médiations vidéo-ludiques avec ses patients adolescents n’y tient plus, il lance dans la salle, provocateur exaspéré : « La version online est très bien, vous pourriez jouer avec lui ! ». Et son voisin de lui répondre : « Et ensuite ? Les parents devront regarder un porno avec leurs ados ? »

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La classification destinée aux adultes s’applique lorsque le degré de violence atteint un niveau où il rejoint une représentation de violence crue et/ou inclut des éléments de types spécifiques de violence. La violence crue est la plus difficile à définir car, dans de nombreux cas, elle peut être très subjective, mais de manière générale elle peut regrouper les représentations de violence qui donnent au spectateur un sentiment de dégoût.

 

Qu’est-ce qui ne mute pas ?

Si l’on remplace jeux vidéo par masturbation, on retrouve le discours d’illégitimation du plaisir.

Voici un extrait de l’article « Masturbation » du Dictionnaire de médecine et de thérapeutique médicale et chirurgicale, publié en 1877:

« L’excitation des organes génitaux par le frottement de la main constitue la masturbation ou l’onanisme. Les garçons et les filles se livrent également à la masturbation, soit par corruption morale et par goût prématuré de la débauche, soit par une sorte d’habitude instinctive contractée dans le berceau à un âge où il est impossible d’admettre l’existence de la dépravation. Chez les petits enfants à la mamelle et dans la première enfance, la masturbation est plutôt une mauvaise habitude qu’un vice du cœur, et elle produit la fièvre, l’amaigrissement, le marasme et la mort par consomption tuberculeuse. Dans la seconde enfance et chez l’adolescent, la masturbation est un vice moral qui a les plus déplorables effets sur la santé, car il ébranle les systèmes musculaire et nerveux, il affaiblit l’intelligence et les sens, il altère les fonctions organiques et morales, et il conduit lentement à l’hébétude, à la tristesse, à la paralysie, à la phtisie tuberculeuse pulmonaire et à une consomption mortelle. Chez l’homme, la masturbation est très souvent l’origine d’une dyspepsie hypocondriaque ou d’une folie dont la cause reste toujours inconnue au médecin. (…) »

Au fond, la réaction au plaisir et à ce qui en procure n’a pas beaucoup changé. Il faudra pourtant penser la créolisation !

Bienvenue sur ce blog, je travaillerai principalement cette hypothèse, et quelques autres.

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PS : Il y a eu des interventions inspirantes et enrichissantes, en particulier, celles de Bernard Stiegler, de Serge Proulx et de Pascal Plantard.

Voici comment à d’autres moments le colloque se déroulait dans ma tête: CLIC

;-p

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