Fille manquée

Nous l’appellerons Lilith. Elle débute une psychothérapie avec moi. Elle entre en cours préparatoire. Elle est très volubile, bouge beaucoup, s’agite. Ses parents s’étaient inquiétés de ce qu’elle dit régulièrement : « je suis moche, je suis différente. » et cela avec une profonde tristesse. Alors que sa mère me raconte lors du premier entretien qu’ils lui disent qu’eux, ses parents la trouvent belle, elle répond que c’est précisément parce qu’ils sont ses parents qu’ils disent cela ! Cela ne la console pas du tout. Lilith me donne l’impression d’être effectivement différente des autres fillettes que j’ai été amenée à suivre ou rencontrer. En effet, bien souvent à cet âge, les petites filles et les petits garçons sont extrêmement genrés et pratiquent la ségrégation des sexes. Elle est dans l’action, toujours habillée de manière confortable pour bouger, souvent en bleu. Elle parle beaucoup, fort, sourit peu, se fait voir et entendre comme le font souvent les petits garçons à son âge. Cela m’interpelle, sans que je puisse en formuler quelque chose. Le seul mot qui me viendra à l’esprit, souvent de manière floue et confuse, en séance est « lesbienne ». Ce mot me surprendra à chaque fois qu’il émergera, tant il me semblera inapproprié à ce que je perçois. Je serai souvent prise entre trouble et familier.

Aujourd’hui, cette pensée trouve un écho particulier alors que je propose à Lilith de parler de ce qui a conduit ses parents à s’adresser à moi, c’est à dire de comment elle se trouve et se sent. Lilith me regarde avec un air grave. Elle se désole d’être un garçon tout en admirant beaucoup la beauté de certaines filles, dont une qu’elle aime regarder, qui a une petite natte et des vêtements violets. Je lui demande si elle souhaite porter une natte et des vêtements violets. Non, ça ne lui va pas à elle, c’est beau sur cette fille. Elle se désole alors de ne pas être un garçon. Cela n’est pas très clair pour moi ce qu’elle souhaiterait être et/ou avoir. Mais nous suivons la même ligne invisible de pensée car aussitôt que je me fais cette réflexion, elle s’explique. Pour elle, être une fille ça passe par des attributs de genre qui ne lui plaisent pas du tout sur son corps, mais elles les trouve beaux et admirables chez « les filles » : les robes, la danse leur sont réservées. « Le lac « méssigne » c’est les filles qui aiment cette danse, c’est pas pour les garçons ». Je proteste : parfois les garçons aiment cela aussi. « Tu as vu un garçon en robe toi? » « Rarement » je lui réponds. Lilith poursuit son raisonnement : Être un garçon c’est être un « sacré petit bagarreur » (elle dit ça avec un grand sourire) et faire la guerre. Et porter des pantalons et des baskets qui vont vite. (Elle me montre les siennes) Elle n’aime pas le lac « méssigne », c’est trop doux pour elle. Elle préfère le rock’n’roll. Je lui fais remarquer qu’il existe des filles qui aiment les pantalons et le rock’n’roll. « Je sais » me répond-elle lapidaire. Il semblerait que je ne comprenne pas ce qu’elle tente de me dire là.

Elle me fait part alors sa théorie intime : les filles manquées sont des filles qui voudraient être des garçons. Et les garçons manqués, des garçons qui voudraient être des filles. Sa grande sœur et sa mère lui ont dit que c’était le contraire: tu es un garçon manqué. Elle a donc repris les choses à son compte, à l’inverse de sa théorie : « Je suis un garçon manqué », m’annonce-t-elle tristement. Alors je lui demande : « Crois tu qu’il est possible d’avoir un peu de garçon et de fille en soi, en même temps ? » Elle réfléchit puis s’illumine : « Je pourrai porter un haut de fille et un bas de garçon, et le lendemain le contraire ! » Elle semble soulagée et inspirée. Elle choisit des crayons colorés pour la première fois, depuis le début de nos rencontres elle n’a dessiné qu’au crayon à papier. Elle fait une tache jaune, qu’elle colorie ensuite en bleu : elle m’annonce : « Du vert ! »

Elle recommence l’opération en me disant qu’elle va inventer des couleurs et note, telle une chimiste, les compositions: telle couleur + telle autre = et elle colorie. Elle expérimente. Satisfaite elle replie les feuilles tandis que je lui annonce la fin de la séance. Elle m’annonce à son tour: C’est mon cahier de + pour ici.

Une réflexion au sujet de « Fille manquée »

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