Sexisme ordinaire: le service de gynécologie-maternité, ce temple de l’hétérosexualité

Je me fais souvent la réflexion que le service de Gynécologie-Maternité est traversé par bon nombre de fantasmes archaïques au sujet de l’engendrement et que pour aller border ce bouillonnement pulsionnel le service s’institue en temple de la normalité :

Les fantasmes

Toute femme est hétérosexuelle, et fertile. Elle a une relation stable, avec un mari aimant. Elle est heureuse d’être enceinte puis mère, elle l’a choisi consciemment. Une femme n’est pas ambivalente vis à vis de sa grossesse, de son corps ou de son enfant. Elle n’a pas oublié sa pilule. Elle sait si oui ou non elle veut avorter et elle s’y prend à temps. Elle ne fait pas de déni de grossesse. Elle n’a pas de cancer. Elle ne meurt pas en couche. Elle écoute la sage-femme lors de l’accouchement et s’applique à bien accoucher. Elle est compliante avec ses médecins qui agissent pour son bien et savent ce dont elle a besoin. Elle n’a pas de problèmes sociaux ni psychiques. Elle n’est pas séropositive. Elle n’est pas obèse. Elle est béate et silencieuse dans sa chambre. Si elle pleure, c’est juste ce qu’il faut, à cause des hormones.

Notez bien que les hommes ne sont pas épargnés : un père est présent mais pas trop. Il ne doute pas de lui, il ne se mêle pas de l’intimité de sa femme. Si il est présent lors de l’accouchement il doit être discret. Si il n’est pas là, il est critiqué. Si il prend son aise auprès de sa compagne et son bébé, il est critiqué aussi. Il n’est pas ici à l’hôtel. Il doit s’intéresser à son bébé sans réaliser de tâches réputées maternelles, sans quoi on questionne son équilibre mental, ou son identité sexuelle.

Je suis bien entendu traversée par cet imaginaire et ces préjugés sociaux. J’ai remarqué que quiconque s’éloigne de façon notable de cette grille est vécu comme hostile au travail des soignants et des médecins du service.

Vénus callypige de Rudolphe Sebti

La réalité du quotidien

La précarité fait partie du quotidien. Régulièrement, des femmes sans papiers, arrivées sur le sol français il y a quelques semaines viennent accoucher, en espérant un avenir meilleur. Certaines ne parlent pas la langue. Les troubles psychiques existent pendant la grossesse et le post-partum : on sait maintenant qu’une femme sur dix est ébranlée de manière violente par sa maternité et sera amenée à chercher de l’aide. La condition des femmes entre en ligne de compte. Autour de nous, une femme sur dix a subi un viol ou une agression sexuelle, ou en subira pendant sa vie. Ce n’est pas un événement isolé mais un phénomène massif. Savoir cela n’empêche pas d’accueillir la singularité de la patiente, mais de se prémunir d’un certain nombre d’interdits de dire et/ou de penser.

« La maternité est le lieu de la vie. » Ce qui va à l’encontre de cet adage blesse le fonctionnement du service. Pourtant, malgré les progrès de la médecine, il est relativement fréquent que des fœtus décèdent in utero ou à la naissance. Par ailleurs, une grossesse sur dix ne va pas dépasser 3 mois de gestation et conduire à ce qu’on appelle une fausse couche. Certains couples sont infertiles et font appel au médecin pour procréer. Parfois on interrompt des grossesses pour des raisons médicales : maladie génétique incurable, malformation, etc.

L’hôpital général est un lieu d’exercice très particulier du travail du psychologue dans la mesure où ce n’est pas en soi un lieu qui s’intéresse à la vie psychique et qui n’a pas de vocation à la soigner. C’est le lieu du soin et de souffrance du corps, c’est un lieu où l’on meurt parfois. Les services sont entièrement pensés autour de la pratique médicale et de leur réalisation optimale. Le but de l’organisation de cette institution qu’est l’hôpital est de favoriser le travail des médecins, qui vont être d’une part soutenus structurellement par des cadres de santé, des gestionnaires administratifs et des services de maintenance, et d’autre part secondés par une vaste équipe paramédicale, qui va de l’infirmière à la diététicienne. C’est une institution éminemment hiérarchique, pyramidale. Il existe des pôles, divisés en unités. Des médecins en sont à la tête, tandis que la direction se compose d’administratifs.

Enjeux de la la place du psychologue dans le temple de l’hétérosexualité normale

Une gynécologue a bien résumé cet enjeu de ma place : « Faut pas les écouter! » est une phrase qu’elle répète souvent. Une autre fois, alors que je faisais part de ma préoccupation à propos d’une femme qui avait accouché récemment et semblait s’effondrer psychiquement, un médecin m’a dit, pour en finir avec cet échange qui le mettait en difficulté : « Moi aussi, je fais de la psychologie! ». Le psychologue est rarement entendu dans son expertise ou son regard spécifique, ce qui ne l’empêche pas de faire l’objet d’une idéalisation plus ou moins massive.

Pour trouver et comprendre ma place, il m’a fallu réfléchir au statut de la médecine et des médecins à l’hôpital. La médecine est voulue toute puissante par l’institution et par ses usagers. Elle s’avère souvent toute impuissante, et parfois, pour répondre à cela on fait appel au psychologue. Ce fantasme de toute-puissance médicale s’oppose au travail du psychologue, qui ne peut pas grand chose à ce qui arrive au malade. Comprendre cela et travailler avec est une force pour le psychologue, de mon point de vue. La vie psychique est perçue par l’institution comme un aléas, un biais ou encore un inconvénient qui empêche la totale réussite du traitement médical du patient.

C’est dans cette perspective qu’on invite le psychologue à se joindre à cette organisation et qu’on lui donne une place. En tant que psychologue, je n’ai pas l’impression d’être dans la tête de mes collègues un partenaire de soin. Ma place est mouvante. Parfois, au sujet d’une patiente, il aura suffit de prendre le temps d’en discuter avec la sage-femme à qui elle pose problème. C’est un aspect essentiel de mon travail : faire parler les soignants de l’inquiétant chez leur patient. Un soignant soutenu est plus à même d’être soutenant. C’est un aspect essentiel de l’accompagnement des jeunes mères avec leurs bébés : les bébés ont besoin d’être portés, une mère bien portée est plus à même de réaliser ce portage, une équipe soutenue est à même de la soutenir, etc.

Bien souvent, le psychologue va être envisagé comme un pion qui va devoir servir la cause d’un soignant envers son patient. Il ne s’agit pas de la cause du patient, encore moins de la cause du sujet… La demande du soignant peut se résumer à : « Elle ne veut pas faire ce que je lui dis, alors que je sais, va la convaincre, toi, avec tes pouvoirs… »

Il me semble que l’enjeu pour le psychologue dans ce contexte est d’être suffisamment intégré à l’équipe pour travailler avec elle mais suffisamment à distance pour être au service des patients et non de l’hôpital. Il est fondamental de pouvoir s’opposer à l’équipe soignante et médicale, ou simplement d’avoir la possibilité d’être en désaccord et de continuer à travailler : c’est un rôle d’ équilibriste. Mon positionnement nécessite de pouvoir ne pas répondre à la demande du service, de la différer, et d’amener l’équipe à penser ses représentations.

Mon travail consiste à soutenir la possibilité d’un sujet, qui a un appareil psychique, ses désirs, son ambivalence, de s’exprimer et d’être entendu autant que possible, quelle que soit sa condition, et de ne pas à avoir à entrer dans une case qui est confortable pour son interlocuteur ou l’institution hospitalière dans laquelle ils évoluent à ce moment la. Il s’agit de permettre aux corps d’avoir une dimension psychique et pulsionnelle, de ne pas être de la chair à médecin. Mon travail consiste à accueillir le singulier avec bienveillance et autant de neutralité que possible dans un tel lieu.

Un nouveau né peut souffrir psychiquement et refuser de s’alimenter pour cette raison, une femme peut ne pas être comblée d’être mère et devra être entendue, un homme peut désirer tellement porter un enfant dans son ventre comme sa femme vient de le faire pendant la grossesse qu’il circule telle une baleine dans le service, se plaignant du dos.

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