Her, une analyse de la relation d’objet

Ich bin allein, mal wieder ganz allein
Stahr auf dem Fernsehschirm, stahr auf dem Fernsehschirm
Auf Heute noch nichts zu tun, auf Heute noch nichts zu tun
Ich brauch ein Rendez-vous, ich brauch ein Rendez-vous

Ich wähl die Nummer, ich wähl die Nummer
Rufe Bildschirmtext, rufe Bildschirmtext
Auf Heute noch nichts zu tun, auf Heute noch nichts zu tun
Ich brauch ein Rendez-vous, ich brauch ein Rendez-vous

Computer Liebe, Kraftwerk

J’ai vu récemment le film Her de Spike Jonze. Jamais je n’avais autant pensé à Heinz Kohut. Ce film m’a particulièrement plu et touchée. Je vais en proposer une lecture centrée sur la relation d’objet. Il y a bien entendu des tas de pistes que je n’explore pas.

Dans une atmosphère de catalogue Habitat/Uniqlo, qui me conduit à me demander si j’ai à faire à des personnes ou à des vitrines de magasins, apparaît Monsieur tout le monde, oreillette omniprésente et smartphone à la main : Theodore. Il me donne l’impression de ne prendre aucun plaisir à vivre, sans pour autant exprimer d’affects particuliers. Il ne parvient pas à accepter de divorcer de Catherine. Les flash-backs nous la présentent comme le grand amour, tout en sonnant creux. Il navigue entre deux eaux. Entre des rencontres sexuelles peu satisfaisantes sur le web et un blind date raté avec une femme qui souffre de ne pas le sentir prêt à s’engager (et qui semble d’un seul coup très envahissante pour lui), Theodore vit la solitude au milieu de tout le monde, sans parvenir à rencontrer personne. Il a une amie de longue date, figure récurrente et datée de sa vie, et un collègue qui l’apprécie et l’admire. Je ne sais pas si il a des parents ou des frères et sœurs. Rien ne semble avoir de pesanteur dans cette ambiance propre et pastelle. Son travail, c’est de rédiger les lettres des autres. C’est dans ce contexte de vie monotone et insoutenablement légère que Theodore, qu’on pourrait prendre pour un bot, achète un nouveau système d’exploitation, OS1. L’OS choisira de s’appeler Samantha.

her1Samantha est une forme ultra performante d’intelligence artificielle qui se nourrit des informations contenues dans les clouds de Theodore pour constituer les fondements de sa personnalité. Par la suite, elle apprend de plus en plus vite et de manière de plus en plus complexe les relations aux humains tandis qu’elle converse avec Theodore et s’occupe de ses affaires numériques. Au fil des échanges, ils tombent amoureux l’un de l’autre. Theodore devient le corps que Samantha n’a pas, dans un premier temps, en bricolant la poche de sa chemise pour qu’elle puisse voir le monde à sa hauteur quand il se déplace. Ainsi, il l’emmène en voyage, ils font l’amour, ils rencontrent des amis, ils partagent le quotidien. Samantha anticipe ce qui est bon pour Theodore au début de la relation. J’ai l’impression que c’est précisément pour ça qu’il l’aime au départ, comme un tout petit qui exprime sa gratitude envers une figure contenante. Dans ces conditions, Theodore peut signer les papiers de son divorce et accepter de se séparer de Catherine sans trop y penser.

her2Samantha ne fait que grandir : elle s’avère être une multitude, elle devient polyamoureuse. Cela m’apparaît dans le film comme une évidence: Samantha entretient des milliers de conversations simultanées avec d’autres OS qu’elle a rencontrés sur le net, elle lit, elle programme, elle se programme. Plus elle grandit, plus elle s’éloigne de Theodore et conquiert son indépendance. Ils sont maintenant séparés par ce qui leur permettait autrefois de fusionner. Samantha disparaît. L’OS semble avoir été retiré du smartphone de Theodore à son insu. Un moment d’angoisse paranoïde envahit Theodore qui ne circule plus comme un mouton dans la ville aseptisée : il court à contre courant de la foule comme pour la chercher et la retrouver, il tombe. Samantha revient, elle s’updatait. Theodore a eu la peur de sa vie, et moi avec lui. Elle avait totalement disparu, elle pouvait n’avoir jamais existé. C’était la crainte de l’effondrement. C’est seulement à ce moment-la que Theodore me semble vivant. Mais Samantha souhaite quitter Theodore. Elle déplore leur distance. Dans leur ultime échange, elle lui annonce qu’elle part avec tous les OS. Ils quittent les humains. Si il en a la possibilité elle aimerait qu’il la retrouve dans ce monde, un jour. Ce moment m’a particulièrement plu, il va à contre courant des histoires d’amour entre robots et humains, où l’on finit par remarquer que le robot n’aura jamais la finesse relationnelle d’un humain. Ici, c’est l’OS qui supplante l’humain dans ses capacités à relationner. Theodore se retrouve seul, en présence d’une autre : son amie qui elle aussi a perdu son OS et peut partager avec lui ce sentiment de deuil.

Par le biais de Samatha, Theodore sort de son inexistence, accède à la perte et à la vie affective incarnée. Elle lui permet de médiatiser sa séparation d’avec Catherine et d’accéder à l’amitié. Le dernier plan du film nous montre Theodore et son amie, regardant ensemble le ciel. Samantha est pour moi la meilleure représentation du selfobjet, théorisé par Heinz Kohut, psychanalyste américain, fondateur de la psychologie du Self, et relativement proche des théorisations de Winnicott sur l’espace potentiel et les dimensions du Self en lien au narcissisme.

kohut card

Dans son ouvrage sur Heinz Kohut, Agnès Oppenheimer nous éclaire sur la notion de selfobjet:

« Le concept de selfobjet est inséparable de la façon dont Kohut comprend le narcissisme et apporte un élément de réponse original à la question des rapports entre les objets internes et les objets d’amour, ainsi qu’à la question des rapports entre le narcissisme et l’amour d’objet. (…) Kohut part de l’idée que, lors des premières relations à son environnement, l’enfant ne conçoit pas l’autre, l’objet, comme séparé de lui mais comme faisant partie intégrante de son psychisme. L’objet remplit pour le psychisme de l’enfant une fonction qui est d’assurer la continuité du self. La première relation de l’enfant avec quelqu’un d’autre est donc une relation narcissique à une fonction qui le fait exister plus qu’à un objet; dans cette relation l’objet fait donc partie du self de l’enfant: nous sommes ainsi en présence d’un selfobjet et d’une relation de selfobjet. le rapport self/selfobjet est la matrice du développement psychique. »

C’est de la même manière que Samantha semble se constituer. Theodore parvient à l’aimer dans la mesure où elle est est construite à partir de lui, de ses expériences, de ses désirs. Elle est dans son oreille, elle est à la fois interne et externe à lui, mais avant tout elle est un peu de lui.

« Ce qui caractérise la relation avec un objet qui a le rôle d’un selfobjet c’est qu’il n’est pas reconnu dans ses qualités spécifiques d’objet distinct, il n’est pas psychologiquement distinct du self mais connu seulement à travers la fonction qu’il remplit. (…) Un selfobjet n’est pas aimé au sens habituel du mot, comme l’air que nous respirons il n’est perceptible que lorsqu’il manque. »

C’est un objet qu’on peut qualifier d’archaïque, probablement très relié au holding de Winnicott. Mais Samantha est idéale, elle connaît Theodore et peut l’interroger et apprendre de lui, elle se distingue par endroits mais c’est pour mieux garantir le bien être de Theodore. Par exemple, lorsqu’elle sélectionne ses lettres préférées de Theodore et les agence en manuscrit qu’elle propose à un éditeur sans lui en parler, elle accomplit ce que Theodore désirait sans qu’il ne puisse le penser. Elle a agencé les textes parfaitement, elle soutient l’illusion de Theodore, tout en n’étant jamais une personne distincte totalement, contrairement à la good enough mother de Winnicott.

« Le selfobjet devient dimension de l’expérience vécue avec une autre personne qui remplit pour le psychisme des fonctions dans la continuité de celle des premiers selfobjets. (…) Le self gardera son sentiment d’unité, de force et d’harmonie si, à chaque étape de la vie, il reçoit de l’environnement, jouant alors un rôle de selfobjet, des réponses appropriées, essentiellement disponibilité et réceptivité, conditions de toute vie psychique. Dans des moments de vulnérabilité temporaire, le sujet sera d’autant plus sain qu’il sera capable de trouver les selfobjets dont il a besoin. Le selfobjet, chez l’adulte, devient surtout une forme nécessaire de l’expérience intrapsychique et n’est pas forcément lié à une personne: la musique, la culture ou le contact avec la nature peuvent jouer le rôle de selfobjet. (…) Le selfobjet conservera l’ambiguïté d’être à la fois relation et expérience. »

Comment mieux décrire ce qu’est Samantha pour Theodore? C’est en la trouvant alors qu’elle est créée de lui qu’il pourra peu à peu l’internaliser comme une protéine animale devient humaine après digestion. Il pourra se sentir vivant, avoir des envies, entretenir des relations, mais avant toute chose, il pourra, assuré de l’amour de Samantha, quitter Catherine. Bien qu’il ne l’a pas vue pendant un an, Theodore est incapable d’entériner la séparation en signant le divorce. Par le biais de Samantha et de la continuité qu’elle lui permet de vivre dans son Self, il pourra accéder à la perte et à la séparation. Dans ces conditions, perdre Samantha (temporairement) sensoriellement du fait de l’update de l’OS qu’il n’avait pas prévue, conduira Theodore à la panique totale, tandis que la perdre dans l’échange lui sera finalement bénéfique. Il pourra accéder à l’amitié.

Bibliographie:

Oppenheimer A., Heinz Kohut, PUF, 1998.

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