La vie psychique du genre: Colette Chiland serait-elle capable d’apprendre de « Transgender Warriors » ?

En cette rentrée, une série d’articles sur la vie psychique du genre dont le premier s’intitule: Mettre les premiers concernés en position d’experts de leur problématique.

EDIT: pour éclaircir les termes, vous pouvez vous référer à un lexique pédagogique par Elsa.

Note : je vais employer dans cet article un certain nombre de termes inadaptés pour parler des personnes trans* et de la transidentité. Il s’agit des termes employés par les auteur-e-s.

Pour commencer cette série, il sera question des discours et des pratiques discréditants et/ou transphobes via un rapide aperçu des rencontres subies ou consenties entre les personnes trans* et les praticien-ne-s du psychismes, qu’ils/elles soient psychiatres, psychologues, psychothérapeutes, psychanalystes… et des théorisations qui en découlent.

C’est par là que Françoise Sironi commence. Et c’est bien l’essentiel.

Après une brève introduction sur la « question transidentitaire », elle s’attaque à ce qu’elle nomme la maltraitance théorique, concept qu’elle a amené au décours de son travail avec les personnes victimes de torture ; et à ce que Sandor Ferenczi appelait l’hypocrisie professionnelle. Elle vise particulièrement juste. C’est ce qui m’a d’emblée plu, malgré certaines réticences de ma part à l’emploi hasardeux qu’elle fait du terme « transsexualité » qu’elle accole parfois au terme homosexualité (quel rapport?) voire au terme « intersexualité » (au secours). Elle brouille les lignes entre sexe, genre et sexualité, et il aurait été intéressant et utile à son propos d’y réfléchir un peu plus. Cependant je n’y perçois pas de malveillance particulière, ou de totale confusion de sa part. Pour poursuivre cette réflexion, je vous recommande cet article de Noémie Marignier: Séparer sexe et genre, une nécessité?

Mais la force du propos est là : les problèmes rencontrés par les personnes transgenres auprès des psys résultent avant tout des psys eux-mêmes, de leurs outils inadéquats, et de leur incapacité à penser ce qui les dérange en dehors du champ moral et pathologique. Pour parler du sort fait aux personnes transgenres et transsexuelles, elle évoque en ouverture du chapitre ces mots de Michel Foucault : surveiller, punir. Elle rappelle que [j’ajoute :dans le contexte occidental] « l’inexpliqué et l’étrangeté de la transsexualité ont d’abord suscité le rejet et la condamnation pénale » puis « le statut de malade ». L’historique qu’elle dresse de la « transsexualité » n’est pas un historique des personnes, mais de leur traitement par les institutions de régulation sociale. Il n’est évidemment pas anodin de parler de l’histoire de la psychiatrie en lieu et place de l’histoire des personnes trans*.

Situer les savoirs: enjeu éthique

Continuant sur la lancée issue des savoirs situés et des épistémologies féministes, commençons par nous intéresser à la parole des premierEs concernéEs. Construire un savoir sur le dos d’un groupe comporte un certain nombre de biais que les professionnels du psychisme s’exprimant sur le sujet ne prennent pas en compte. Il me semble essentiel d’aborder les enjeux de domination et de pouvoir dont il est question dans les relations personnes trans* / psys par le biais de cette parole, ce que Sironi fait en partie, en relatant un certain nombre de témoignages. Pour autant, l’expertise des personnes par elles-mêmes peut s’exprimer aussi à travers d’autres formes d’analyse et de discours. Internet en regorge, et c’est une chance pour toute personne qui n’a pas particulièrement connaissance voire conscience de ce qu’être trans* peut signifier ou représenter. Un bon nombre de personnes trans* font un effort de pédagogie impressionnant, au vu du quotidien qu’illes vivent. Commençons cette réflexion par écouter ce que les personnes trans* ont à dire d’elles-mêmes. Je vous propose deux liens (mais il y en aurait évidemment des centaines d’autres) :

Le changement de sexe, c’est quoi?

Être trans c’est quoi?

warriorsConcernant l’histoire des personnes trans* par elles-mêmes, le livre de Leslie Feinberg Transgender Warriors, mêlant son parcours personnel et son désir de comprendre l’histoire de la domination qu’iel subit pour en saisir les mécanismes est particulièrement riche et intéressant. Une traduction en français est en cours sur le blog de ptilou_42.

Enfin, concernant les parcours médicalisés, cet article me semble constituer un bon résumé de ce qui pose problème: Le parcours du combattant des transidentitaires.

Pour nous détacher un minimum du cissexisme dans lequel nous baignons tou-te-s dès le premier souffle, il n’est pas possible de faire l’impasse sur ces lectures. C’est précisément ce cissexisme omniprésent qui conduit en premier lieu à la maltraitance théorique et à l’hypocrisie professionnelle avec les personnes trans*, dont il va maintenant être question.

Un historique par le haut de la domination

En 1838, Jean Esquirol décrit le premier cas d’une personne née homme qui se sent être femme. Il nomme cet état « inversion génitale ». Françoise Sironi nous précise que ce psychiatre avait déjà écarté la possibilité d’un délire ou d’hallucitations. Plus tard, le terme « façon de se sentir sexuelle contraire » émerge. Le terme « transsexualité » apparaît ensuite, en 1912. Sironi remarque que la manière dont les cas sont relatés évoquent la possession. Les personnes décrites faisaient alors des « crises de métamorphose ». Etait-ce une manière « socialement conforme » alors pour exprimer ce vécu, se demande Sironi, puisque le discours « je suis une femme (ou un homme) dans un corps d’homme (ou de femme) » n’était pas audible à ce moment ? Ce que Sironi nous dit là, c’est que pour qu’il y ait des personnes en possibilité de dire cela par la suite, il a fallu des médecins capables de l’entendre. D’un point de vue historique, il n’y eut plus dès lors de cas de « crise de métamorphose » qui fut décrit. La « transsexualité » sera ensuite rattachée aux perversions sexuelles. Puis, il s’agira d’un syndrôme, le fameux syndrôme de Benjamin, qui en atténue la gravité nosographique. On ne parle plus dès lors de « perversion » ou de « psychose » mais de « trouble de l’identité ». Au regard des écrits contemporains provenant pour la plupart de psychiatres et de psychanalystes, on peut légitimement douter que les glissements des mots témoignent d’une modification les représentations. Quelque chose résiste. L’emploi des catégories « psychose » et « perversion » ont encore largement cours. C’est notamment ce que j’ai pu entendre en fac de psycho… En 1951, John Money décrit le concept de « genre » qui sera repris par Robert Stoller, psychiatre et psychanalyste. Dans les années 90, des militanTEs fondèrent des associations qui leur permirent de revendiquer à grande échelle la gratuité des opérations et des traitements, et de ne plus être considéréEs comme des malades psychiatriques. Voilà pour l’histoire insitutionnelle que Françoise Sironi relate.

True trans et hypocrisie professionnelle

Les médecins demeurent la plupart du temps des partenaires obligés lors des transitions, particulièrement pour la chirurgie. Françoise Sironi s’attarde sur la question de la trop fréquente psychothérapie obligatoire. Il est encore courant de penser en termes de « transsexualité primaire » et de « transsexualité secondaire ». C’est l’idée selon laquelle les « vrais » trans* ressentiraient une dysphorie de genre dès la petite enfance. Ces vrais trans* ne pourraient pas être changés par un soit disant travail de psychothérapie, et il faudrait nécessairement les opérer et leur prescrire des hormones pour qu’illes aillent bien. Je vous laisse poursuivre le raisonnement : pour savoir si une personne est « vraiment » trans* on lui fait subir une psychothérapie non sollicitée. Si elle demeure trans* après ce travail acharné du psychothérapeute, alors c’est qu’elle l’est et qu’elle ne ment pas, ou encore qu’elle n’est pas perverse ou psychotique, ce dont le thérapeute est garant bien évidemment. Vous avez entendu comme moi à nouveau ces mots : surveiller, punir . Flicage psychique larvé sous l’intention soi-disant « éthique » de protéger des individuEs d’elleux-mêmes.

Je ne peux m’empêcher de penser, au vu de l’absurdité et de la nocivité d’un tel raisonnement, à la scène de la chasse à la sorcière dans le film des Monty Pythons… Comment se fait il que des personnes a priori raisonnables puissent s’engluer à ce point dans une telle approche ? Comment se fait-il que des professionnels du psychisme ne soient plus en mesure d’écouter de manière bienveillante ? Il faudrait alors écrire un autre livre qui pourrait s’intituler « psychologie des transphobes » mais qui en aurait le courage ? C’est pourtant ce que tente de comprendre Françoise Sironi en filigrane de ce chapitre. C’est peut être ce qui explique son approche historique vue par le haut. Elle contextualise ces idées dans la période fortement dichotomique de la guerre froide : bloc occidental vs bloc soviétique, homme vs femme, et entre les deux, rien d’envisageable dans les mentalités dominantes. C’est aussi cela, qu’elle appelle la psychologie géopolitique clinique. Les psys qui s’occupent de la question transidentitaire en France se sont « fait les gardiens d’un ordre établi, celui de la dichotomie des genres, et de l’assignation à résidence forcée, dans un genre unique, donné à la naissance. Le reste n’est que dysfonctionnement psychique et
psychopathologie ».

Françoise Sironi a pu recueillir de nombreux témoignages de personnes passées entre les mains des équipes officielles. Ces personnes dénoncent les entretiens qualifiés de psychothérapie coercitive par l’auteure. La recherche de la vérité s’y impose comme « pouvoir suprême sur la vie ». Comment parler de « vérité scientifique » quand on pense aux traitements dans les années 70/80 par des psychanalystes de personnes homosexuelles à qui on conseillait bien souvent d’essayer d’être hétérosexuels, pour être sûrs ? Elle note que si les personnes trans* sont tenaces dans leur demande, on leur reproche d’être bornées. « Dans ce cas, le diagnostic de rigidité paranoïde risque de tomber, tel un couperet qui les écarte de la possible réassignation de genre. (…) ce refus représente (…) une réelle condamnation à la mort psychique de ce qui les constitue en tant que sujet. Les dépressions et états d’instabilité psychique souvent diagnostiqués par ces mêmes praticiens récalcitrants à la démarche transsexuelle sont alors de nature iatrogène, à savoir directement induits par leur incompréhension et leur hostilité.» insiste Françoise Sironi. On est à des années lumières de Colette Chiland qui parle pour sa part de « psychothérapie réparatrice » : sa démarche est de tester l’irréversibilité de la demande, selon ses propres catégories normatives. Je me demande ce qu’il s’agit de réparer, quand on s’y cramponne comme elle le fait ?

Françoise Sironi enfonce le clou, à bon entendeur : « Des théories et des pratiques cliniques peuvent fonctionner comme une véritable maltraitance quand elles ne sont pas capables d’accueillir, sans la trahir, l’expérience de vie du sujet, du patient. » Il est absolument nécessaire selon elle d’intégrer le point de vue du patient : « il est question de penser avec lui sur ce qui lui arrive et non pas contre lui. » Elle évoque les contre-attitudes et contre-transferts violents des interlocuteurs « psys » qui génèrent chez les patientEs des blessures inoubliables. Citons Ferenczi, psychanalyste pionnier, qui le premier a parlé d’hypocrisie professionnelle : « Une grande part de la critique refoulée concerne ce que l’on pourrait appeler l’hypocrisie professionnelle. Nous accueillons poliment le patient quand il entre, nous lui demandons de nous faire part de ses associations, nous lui promettons, ainsi, de l’écouter attentivement et de consacrer tout notre intérêt à son bien être et au travail d’élucidation. En réalité, il se peut que certains traits, externes et internes du patient nous soient difficilement supportables. »

Voici l’extrait d’un témoignage mettant à jour les effets maltraitants de cette hypocrisie professionnelle non travaillée : « C’est aussi stressant qu’une série d’entretiens pour la recherche d’un emploi où il faut jouer la comédie du plus battant, du plus conforme aux attentes d’un décideur tout puissant, qui a le choix de vous laisser vivoter ou de vous permettre de vivre. » En voici un autre concernant une passation de test projectif, le Rorschach : « J’ai immédiatement perçu une femme avec un grand phallus. Mais je me suis dit que si je disais cela à la psychologue, je ne sais pas ce qu’elle ferait de la réponse. Peut être que cela ne serait pas bon pour moi. »

Psys iatrogènes: le diagnostic psychopolitique

Comment exprimer ce que l’on vit et ressent, ce qui nous questionne, nous touche, en terrain déjà hostile? Les personnes trans* ne veulent pas être définiEs par des experts. Elles refusent la réduction de leur expérience à des catégories plaquées. « Cette manière d’être au monde constitue un nouveau paradigme identitaire [nouveau pour qui ? Elle ne l’interroge pas tellement] à savoir la multiplicité en soi, chez des sujets qui sont des « passeurs de mondes » ». L’hypocrisie professionnelle qui consiste en un refus non pensé par le praticien de voir ce qui se présente à lui et sous-tend la maltraitance théorique produit ces effets. Il s’agit de prétendre qu’on agit au nom d’un savoir quand on agit en fait en son nom propre, qu’on met « son intelligence au service d’une idéologie, d’une morale, d’un ordre social. »

Recevoir des patientEs trans* en terrain hostile du fait de sa propre impossibilité à penser la transidentité consiste en un manquement éthique. En voici des exemples relevés par Françoise Sironi (TW : citations transphobes):

Par exemple, le célèbre entretien de Lacan avec « Michel H. » qui dit « C’est terrible d’être un homme » à qui Lacan répond : « C’est terrible mais il faut que vous vous y fassiez » et conclut ainsi la séance : « Pauvre vieux, au revoir. » La binarité constitue le point aveugle de Lacan. Selon lui, la binarité « du sexe » constitue le socle immuable de l’identité. C’est ce qui l’autorise avec sa patiente à se faire le gardien de l’ordre établi. Le fameux « roc du biologique » de Freud.

Un autre exemple, celui de Colette Chiland : « Ils ont en commun de ne pas se reconnaître comme malades mentaux, ni même comme malades. S’ils consultent un médecin c’est qu’ils ont besoin de lui pour leur restituer leur vrai corps. Mais ils devront permettre qu’on les nomme patients, car tous souffrent, ils sont même si pathétiques qu’ils finissent par entrainer les médecins dans un affolement de la boussole du sexe et obtenir d’eux au finish ce qu’ils ont décidé d’obtenir. » Oui, vous avez bien lu : ce sont les personnes trans* qui maltraitent Colette Chiland. Une inversion des rôles bien connue, qu’on retrouve par exemple chez les militants de la manif pour tous (qui n’est clairement pas pour tous, mais contre plein) qui s’insurgent contre l’accusation d’homophobie, accusation qui serait plus grave que l’homophobie caractérisée dont leur mouvement est porteur.

Pour un aperçu de l’étendue des dégâts, on peut se référer à la lecture de Damia du Que-sais-je ? intitulé « La transsexualité » écrit par Colette Chiland.

Selon Françoise Sironi, le lien « thérapeutique » entre le « patient » et le psy est d’emblée toxique et destructeur dans ces conditions. Il est construit sur la haine et la fascination répulsive. D’après elle le rôle iatrogène des psys est inhérent à l’histoire de la psychiatrie: un discours théorique construit une norme. Françoise Sironi parle alors de diagnostic psychopolitique.

C’est ce qui l’a conduite à proposer des groupes de parole, hors université, afin de déconstruire les pensées et les contre-transferts des participants à la consultation. Elle expose le caractère préventif de tels lieux. L’inquiétante étrangeté (Freud) suscitée auprès d’un-e thérapeute cisgenre par une personne transgenre, relèverait de mécanismes subjectifs et politiques qui pourraient être déconstruits dans un travail sur soi, avec d’autres, à l’écoute des premiers concernés. Selon Freud, l’inquiétante étrangeté survient quand la frontière entre fantaisie et réel se trouve effacée, quand ce qui se présente à nous comme réel est une chose que nous avons considéré jusque là comme fantastique. Le chapitre se termine sur le récit d’un rêve que Sironi a fait au cours de la recherche-action avec les personnes transgenres. Il condense à la fois cette expérience d’inquiétante étrangeté, l’équivocité des désirs et met à jour ce qu’elle nomme le contre-transfert culturel inconscient. Je ne peux que vous encourager à aller lire le récit de ce rêve, qui est d’une grande générosité et l’analyse qu’elle en propose.

Françoise Sironi nous propose enfin, et pour conclure ici, cet extrait d’une conversation entre Deleuze et Foucault:

Une théorie, c’est exactement comme une boîte à outils. Il faut que ça serve. Il faut que ça fonctionne. Et pas pour soi-même. S’il n’y a pas de gens pour s’en servir, à commencer par le théoricien lui même, qu’il cesse alors d’être théoricien, c’est que sa théorie ne vaut rien, ou que le moment n’est pas venu. On ne revient pas sur une théorie, on en fait d’autres, on en a d’autres à faire.

Une réflexion au sujet de « La vie psychique du genre: Colette Chiland serait-elle capable d’apprendre de « Transgender Warriors » ? »

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