La vie psychique du genre: les archéologies de soi

Je poursuis la lecture de « Psychologie(s) des transsexuels et des transgenres » de Françoise Sironi. Il va être question ici de la recherche d’axes organisateurs de la vie psychique du genre.

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Sironi explore les différentes théorisations qui ont servi à expliquer l’origine (la fameuse origine!) de la (soit-disant) problématique transsexuelle. Elle se réfère pour sa part aux expériences vécues dans le groupe de recherche-action et se positionne d’emblée dans la lignée de Foucault et Butler: « Le rapport au genre est performatif (…) une fois libéré des gangues psychiques et sociétales [il] va se révéler en un grand éventail des possibles. »

Concernant le relevé des éléments signifiants chez les personnes trans* émanant des psys qui écrivent sur la question, Sironi note qu’il est dépendant de l’axe théorique prépondérant dans la pensée de l’auteur qui les met en avant. Nous n’y échappons pas, chacun-e inscrit sa pensée dans un référentiel. L’enjeu demeure d’être en mesure d’accueillir le singulier, le différent de soi, l’inconnu. Les jalons théoriques sont autant d’outils standardisés dans l’éventail des thérapeutes et ne seront pas à prendre pour des outils universels et immuables. La causalité n’est pas l’enjeu selon elle. Il n’y a pas d’axe central, unique… « L’enfance, les facteurs intrapsychiques, sont un pôle d’analyse parmi d’autres, au même titre que les déterminants psychopolitique, psychohistorique, culturel et spirituel, le cas échant. »

Lors de la recherche-action, elle relève elle aussi des circonstances qui peuvent amener à ce qu’elle appelle « le décollement du genre ». Elle évoque les « laissés pour compte de l’histoire collective » qui sont amenés à vivre des « expériences d’acculturation difficilement vécues ». Selon elle, les traumatismes préc oces peuvent également appeler à une métamorphose, notamment concernant l’identité de genre. Mais là encore, pas de généralisation possible.

Sironi remarque que la meilleure protection contre les interprétations plaquées de soi-même que peuvent vivre les personnes trans* (émanant souvent des théories discréditantes ambiantes issues des psychanalystes qui écrivent sur la question) est l’appartenance à un groupe de personnes trans*. Selon elle, le mode de socialisation prévient le développement d’une psychopathologie secondaire à la prise de conscience d’être trans*. Elle enjoint les thérapeutes à s’intéresser à ces dynamiques de groupe dans le cadre des suivis.

Françoise Sironi rappelle, et c’est nécessaire, que le processus de co-construction de sens qui se fait en psychothérapie n’a pas de valeur étiologique immuable. C’est à mon sens ce que nous enseigne la théorie psychanalytique, mais c’est précisément ce qui fait défaut aux psychanalystes qui écrivent sur la question. Sironi nous propose quelques pistes pour expliquer cette rigidification de la pensée et de l’accueil fait par ces psychanalystes aux personnes trans* rencontréEs dans un cadre thérapeutique. J’en ai proposé un résumé dans l’article précédent.

Du point de vue de la dynamique intrapsychique des personnes que Sironi a pu rencontrer, elle dégage quelques similitudes qu’elle présente à travers des récits de patientEs. Selon elle, on peut retrouver chez les personnes transgenres des facteurs relationnels dans la petite enfance vis à vis desquels le devenir trans* aura été une sorte de stratégie de défense, qui s’exprime soit à travers une désidentification au parent soit un mimétisme. Elle évoque aussi des maltraitances physiques ou psychiques perpétrées par des adultes connus, accompagnées d’humiliations, de vécus de honte, de blessures narcissiques non cicatrisées. Ces violences sont réalisées dans un contexte de dépréciation d’une expression de genre que l’enfant va reprendre à son compte. Pour Sironi, très tôt le genre devient conscient et complètement performatif chez ces enfants.

Au fil de la lecture, je me demande à quoi cela va bien pouvoir me servir… Les cas cliniques sont plutôt éloquents. Il me semble qu’elle tente de nous faire sentir que derrière un parcours psychique individuel, il y a des enjeux sociaux et politiques qui ne sont pas un simple contexte à évacuer des séances. Il n’est pas intéressant de rechercher une cause à la transidentité d’une personne qui vient consulter. En revanche, au fil des histoires de vie, certains nœuds apparaissent et peuvent être utiles à restituer à la personne qui se raconte. Il va sans dire que tout cela requiert du professionnalisme et des outils pour éponger suffisamment son contre-transfert, et ne pas tomber dans la causalité brutale et idiote.

Pour Sironi, la vie psychique du genre est à considérer comme la vie psychique des affects ou celle de la cognition. Elle est régie par des mécanismes et des influences qu’elle énonce ainsi: existence de matériaux inconscients qui y sont liés, refoulements, déplacements, culpabilités, angoisses, désirs. Elle nous concerne tous quelle que soit l’orientation sexuelle et le vécu de genre. Elle conçoit donc le travail de psychothérapie comme un travail de déconstruction et d’archéologie de soi. Les apports de la French Theory lui sont largement autant nécessaires que ceux de la psychanalyse. Être soi dans le monde est un travail qui met en tension la vie intrapsychique et l’environnement socio-politique: « Être relié à la société, mais non lié, enchainé par des normes politiques de sexe et de genre. »

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