Pour penser l’amendement « anti-anorexiques »: une lecture de Susan Bordo

En cette période de controverse autour d’un amendement « anti-anorexiques » au sein de la loi de Santé Publique, il me semble intéressant de revenir sur le travail de Susan Bordo pour penser la normalisation des corps avec un regard de psychologue. Il y aura toujours un psy expert de quelque chose pour donner son avis, en l’occurrence ici sur les TCA, et il me paraît salutaire, comme toujours, de proposer d’autres discours…

Susan Bordo est une philosophe américaine née le 24 janvier 1947. Elle est de confession juive et enseigne à l’Université du Kentucky. Elle y tient une chaire aux « Humanités » où elle enseigne l’anglais et les « women studies » (études sur les femmes). Elle travaille particulièrement dans les champs des « gender studies », des « cultural studies » et des « body studies ». Aux États-Unis et plus généralement dans les pays de culture anglo-saxonne, il est fréquent que se créent dans les universités des chaires de -quelque chose- study pour approcher des questions à travers un prisme spécifique -par exemple ici, le prisme du genre, de la culture populaire, du corps- et de les faire se rencontrer, les croiser, les dialectiser, étudier leurs intersections.

Bordo travaille sur les psychopathologies identifiées comme féminines, sur la chirurgie esthétique et les rapports racistes aux corps. D’un point de vue philosophique, elle critique notamment la rationalité cartésienne et le dualisme corps/esprit qui conduisent à construire historiquement le corps en dehors du « self » (le soi). Elle explore surtout le binarisme homme actif / femme passive. Selon elle, la pensée cartésienne nous a conduit à binariser le genre de manière solidement catégorisée. Elle souhaite sortir du dualisme qui a conduit à situer les hommes du côté de l’intellect et les femmes du côté du corps. Pour cela elle utilise un cadre théorique matérialiste pour envisager la matérialité du corps. Son idée théorique principale est que la connaissance est incarnée (le mot en anglais est parlant « embodied » qu’on pourrait traduire littéralement par « encorporé ») et qu’elle est produite en partant d’un point le vue (cf : les savoirs situés). Pour Bordo, le corps est un texte à inscrire et à interpréter, ce qui me paraît particulièrement intéressant en tant que psychologue.

Le féminisme des années 60/70 envisageait le corps féminin comme étant façonné par le social et construit historiquement comme un territoire colonisé. Selon Bordo une telle idée définit les femmes comme des victimes qui vivent passivement et de manière soumise dans la société patriarcale, le corps féminin étant envisagé comme une tabula rasa en attente d’inscription. Pour dépasser une telle classification Bordo s’intéresse à l’aspect racial, l’aspect économique et de classe.

Dans une perspective d’analyse culturelle, elle explique que les règles de la féminité sont transmises de plus en plus par le biais d’images standardisées, en particulier par le biais de la télévision et de la presse qui travaillent insidieusement à imposer des modèles de beauté corporelle construits comme des choix librement consentis par celles qui en sont les victimes. Elle dénonce une homogénéité des corps féminins en apparence librement choisie. Bordo utilise Foucault pour critiquer, analyser et mettre en lumière ces pratiques féminines normatives de la culture occidentale. Elle reprend cette idée de Foucault que le pouvoir n’est pas la coercition physique extérieure au sujet mais la surveillance individuelle du sujet sur lui-même.

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L’ouvrage dont est extrait le texte que je souhaite partager s’intitule « Unbearable weight : feminism, western culture, and the body. » ( c’est à dire : Un poids insoutenable : le féminisme, la culture occidentale et le corps). L’objet de cet ouvrage est de travailler sur l’impact de la culture populaire (magazines, télévision, etc.) sur le façonnage du corps féminin. Bordo prend appui sur des figures psychopathologiques emblématiques de ces enjeux pour les analyser dans une perspective féministe. Elle traite en particulier de l’hystérie, l’agoraphobie, l’anorexie et la boulimie. Elle s’intéresse aux pratiques corporelles obsessionnelles de la culture contemporaine qu’elle ne souhaite pas décrire comme anormales ou étranges mais comme des fantasmes inhérents à cette culture. (par exemple, la chirurgie esthétique, les régimes obsessionnels, l’entraînement physique). L’objet de ce texte est montrer que des pathologies telles que l’anorexie et la boulimie ne peuvent être abordées que par leurs seules dimensions médicales et psychologiques. Elles sont des cristallisations complexes de la culture occidentale. Elle les envisage aussi comme des lieux de résistance à la domination tout en révélant l’effet dévastateur de cette culture sur les corps des femmes.

Voici le lien vers l’aimable traduction de Mira Younes, le livre n’étant à ce jour pas publié en français: Susan Bordo

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