« T’as encore maigri ? » une expérience personnelle de l’amaigrissement

Aujourd’hui Marion me fait l’honneur d’être mon invitée. Voici son texte:

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Il y a un peu plus d’un an, face à une situation personnelle difficile à vivre, j’ai arrêté de manger pendant quelques mois. Lorsque j’ai recommencé à me nourrir, j’angoissais face à la prise de poids, comme si le fait de retrouver ce « corps d’avant » allait obligatoirement me replonger dans ma situation antérieure. Pendant des semaines, je me suis battue avec mon envie d’arrêter à nouveau de me nourrir, et j’ai bricolé la situation avec les moyens du bord : apprentissage de la nutrition, soin particulier à l’élaboration des repas, création d’un blog de cuisine, interdiction de certaines catégories d’aliments, compteur de calories, et puis, après l’avoir boycotté pendant 10 ans, un pèse-personne. Certains de ces éléments ont une connotation très négative, mais, pour moi, ils sont aussi mes outils quotidiens pour gérer plus sereinement une situation pas toujours évidente. Le compteur de calories par exemple, s’il met en place une restriction, me permet aussi de m’alerter lorsque je suis en dessous d’un certain seuil. Tous ces petits bricolages m’ont permis de retrouver un peu d’équilibre, pour éviter que la perte de poids ne gagne plus de terrain. Au fil des mois, ayant perdu une quinzaine de kilos en très peu de temps, j’ai aussi dû apprendre à composer avec un corps différent, mais surtout avec les avis, regards et interprétations de chacun-e sur ma propre expérience.

Au cours des premières semaines, j’étais félicitée pour ce corps qui s’amincissait. Même de la part des personnes au courant de la situation : « il faut voir le bon côté des choses, au moins, ça te fait un régime à moindre coût ! ». Puis les remarques inquiètes et intrusives sur mon corps, mon mode de vie et surtout ma santé psychique ont remplacé les applaudissements des premiers jours. « Autant avant elle était costaude, autant maintenant elle est vraiment trop maigre » : en à peine quinze kilos, je suis passée de « trop » à « pas assez », en passant furtivement par la case du « corps convenable » aux yeux des autres. Au cours de mes lectures et de mes recherches sur tel ou tel aspect de santé ou d’alimentation, j’ai été frappée de voir à quel point l’amaigrissement, lorsqu’il est estimé « anormal », demeure un domaine où des experts décrivent corps et modes de vie, s’adressant toujours aux familles – nécessairement inquiètes et investies – et considérant les personnes concernées comme inconscientes (d’elles-mêmes, de leur comportement, de leur santé), leur refusant ainsi le droit à la parole.

On se rend en effet vite compte que l’énième « t’as encore maigri ? » n’est que rhétorique et ne laisse aucune place au récit d’une expérience complexe et personnelle. Pas plus que l’injonction à se peser pour rassurer l’entourage avec un chiffre, qu’on sait d’ores et déjà trop faible pour rassasier les regards circonspects. Alors, j’ai eu envie de l’écrire, cette expérience complexe et personnelle. Je ne cherche pas à dresser une liste des « bonnes » et des « mauvaises » expériences de l’amaigrissement, pas plus que d’opposer des « bons » comportements à d’autres qui seraient « néfastes ». Je ne nie pas les aspects problématiques qui parcourent les paragraphes, ni les injonctions à être mince qui sont faites aux femmes aujourd’hui. En bref, mon seul et unique objectif tient de la déformation professionnelle, celle qui te pousse à chausser tes lunettes et à répondre : « c’est plus complexe que ça en réalité ». L’amaigrissement est souvent résumé à un régime pour séduire. Pourtant, lorsque l’on est poussé dans ses derniers retranchements, la modification de son propre corps peut apparaître comme le seul outil à portée de main pour tenir bon.

Défaire le couple

Comme beaucoup, mon amaigrissement a eu lieu au cours d’une rupture. La rupture amoureuse, je connaissais. Ce qui l’était moins, c’était la vie commune. Comment gérer un conflit alors qu’il n’existe pas d’espace matériel dans lequel se ressourcer ? Comment bâtir un espace personnel, safe, alors qu’aucun lieu ne semble pouvoir servir de support ? Si la nourriture peut sembler triviale dans cette expérience difficile, l’alimentation peut pourtant se trouver au cœur de bien des tensions. Tout d’abord, arrêter de manger et devoir gérer la faim, c’était avoir quelque chose à contrôler dans une situation où tout m’échappait. On me reprochait notamment de vouloir faire ce que je voulais de mon corps. Je me suis alors vraiment demandé si celui-ci m’appartenait encore et, petit à petit, je me suis mise à le voir comme le premier espace de liberté à reconquérir. De plus, j’avais beau être largement sensibilisée aux études de genre, je me retrouvais dans une situation trop courante chez les couples hétérosexuels qui vivent sous le même toit : j’étais en charge des repas. La préparation de la nourriture, c’était le soin, le care, l’attention portée à l’autre. Mon engagement dans la vie commune et le rôle que j’y endossais étaient liés à l’alimentation. Arrêter de me nourrir a été une manière de commencer à reconstruire mon identité autrement.

Défaire le genre

Au fil des semaines, je me suis aperçue que j’utilisais aussi cet amaigrissement pour reprendre contrôle de mon corps et de l’image qu’il renvoyait au lieu de les subir. Revenons dans les années 90 (tu sais, la décennie des Hanson, d’Aqua et des Spice Girls). Gamine, j’avais été étiquetée « garçon manqué » et à vrai dire, cette étiquette me convenait tout à fait. Puis à 11 ans, la puberté y a mis son grain de sel. Entre les règles à 11 ans, le 95D et les hanches larges à 12 ans, j’avais l’impression d’avoir hérité d’un corps que je n’avais jamais demandé. Pire, je trouvais que mon corps m’avait fait un sale coup. Je me sentais trahie. Je ne savais pas quoi faire de ce corps, et les réflexions des autres ne m’aidaient clairement pas. Du côté des camarades, j’avais le droit aux doux surnoms de « vache à lait » ou de « Miss gros nichon », tandis que du côté des adultes, l’heure était venue de me rappeler que j’aurais tout de même pu me maquiller, et que tel vêtement ou tel langage n’était pas très distingué « pour une jeune femme ». Jeune femme. J’avais 12 ans, et j’en paraissais 18. J’avais régulièrement droit aux avances de trentenaires bien décidés à chanter les louanges de ce qu’ils appelaient « ma féminité », et j’en avais parfois la nausée.

J’ai grandi en négociant avec ce corps. Je me suis habituée aux remarques. Je lisais des magazines qui m’expliquaient ce qu’était « être une femme », et me sentais très coupable dès que j’avais un comportement qui n’était pas perçu comme « féminin ». Et puis à 21 ans, l’année où j’ai découvert les études de genre, j’ai fait un atelier drag king avec Diane Torr. J’ai passé deux jours dans l’espace public avec ma barbe, ma bite et mes copines à barbe. Je me souviens encore de la sensation de liberté dans la rue et le métro, de cette place que j’avais, de ces autres corps qui ne me collaient plus dans les transports. J’en ai aussi éprouvé une rage, car j’étais encore plus consciente de ce que je vivais quotidiennement. Mais encore une fois, je m’étais sentie limitée avec ce corps, tant les bandages de ma poitrine étaient douloureux. Et malgré eux, j’avais dû utiliser un t-shirt très ample et me tenir courbée. Je ne me sentais pas à l’aise avec ce « corps de femme », mais quand j’essayais de le quitter, lui et le rôle social qui me semblait y être associé, j’avais l’impression qu’ils me collaient à la peau, et que ma marge de manœuvre était bien faible.

Plus récemment, j’ai eu de plus en plus de mal à me définir comme hétérosexuelle, tout en me sentant peu légitime dans ce sentiment. J’ai compris que c’était le mode de vie qui y était implicitement associé qui me posait problème, intimement lié à une division genrée des rôles. En me définissant « hétérosexuelle », je me sentais obligée de me définir comme « femme », et d’adopter le rôle social de « la femme en couple hétéro ». C’est encore un peu flou dans ma tête, mais je sens bien que tout ça est lié aux rôles sociaux que l’on attribue aux femmes, et aux injonctions à respecter ces rôles. Ce qui m’est insupportable aujourd’hui, c’est que l’on m’assigne des comportements, des envies, des rôles ou une sexualité, uniquement parce que l’on m’a identifiée comme une femme.

Plus le temps passait, plus j’étouffais. Je subissais. Puis tout a commencé par la « perte » de mes seins. J’avais tellement bâti mon identité sur cette image de la fille à gros seins que les premiers moments ont été difficiles. Après quelques semaines à tenter de « maintenir l’illusion », j’ai arrêté de porter des soutien-gorges. J’ai opté pour une brassière, bien serrée, qui m’écrasait un peu la poitrine. Et avec ma chemise par-dessus, j’avais l’impression que mes seins avaient disparu. Il est difficile de transcrire le sentiment de liberté ressenti à cet instant. Brassières, chemises boutonnées jusqu’au col, pantalons larges… Je venais d’ajouter tout un nouveau monde à mon répertoire. Je voyais aussi le regard des autres changer. Entre la fonte du corps et ces nouveaux vêtements, il m’arrivait de disparaître des radars de ces hommes qui te sifflent, te commentent ou éructent à ton oreille et auxquels j’étais beaucoup trop habituée. J’ai découvert que des changements étaient possibles, que tout n’était pas figé, et que j’avais une certaine capacité d’action. Tout cela peut sembler paradoxal, mais au cœur de cette situation de contrôle de mon poids, je me suis autorisée plus de libertés vis-à-vis de mon corps et de mon identité, alors que je me voyais enfermée dans un carcan. J’ai expérimenté, j’ai tâtonné, et surtout, je me suis offert plus d’insouciance. Au lieu de tout ressentir comme une situation subie, je me suis amusée. Au lieu de considérer mon corps comme un ennemi prêt à me trahir dès qu’il en a l’occasion, je l’ai considéré comme un partenaire de jeu, avec lequel bricoler mon identité.

Des regards et des soutiens

Les remarques et les jugements hâtifs ont sûrement constitué l’une des facettes les plus difficiles de cette expérience. Des félicitations aux questions intrusives en passant par les blagues et les sourcils froncés, j’avais à chaque fois l’impression que l’on me confisquait mon corps et mon expérience pour leur attribuer des significations sans mon consentement. Mais j’ai aussi la chance de bénéficier d’un soutien inestimable de la part de celles et ceux qui ne me détaillent pas des pieds à la tête pour commenter mon corps. Celles et ceux qui m’écoutent patiemment lorsque que j’essaye d’articuler pour la première fois toutes ces pensées qui s’entrechoquent dans ma tête. Celles et ceux qui ne me coupent pas alors que j’exprime de manière encore très confuse ma relation au genre et à mon identité. Celles et ceux qui, une fois que j’ai terminé, ne reformulent pas mes paroles pour qu’elles coïncident avec leur cadre de pensée. Celles et ceux qui posent sur moi un regard à la fois léger et bienveillant lorsque je tâtonne avec mon corps ou mon identité. Celui qui ne conditionne pas notre relation à une image précise qu’il aurait de moi. Celles et ceux qui cherchent à me comprendre plutôt qu’à me reprendre. Alors que les jugements et les questions intrusives me donnaient l’impression d’être replacée de force dans un carcan, ces soutiens-là m’ont offert de l’espace.

Bien sur, cette expérience est ambivalente, et assurément problématique. Si j’ai l’impression d’avoir conquis une certaine liberté, c’est avant tout parce que celle-ci ne m’était pas offerte d’emblée, et que j’ai dû trouver des moyens de bricoler la situation. J’ai changé des choses « en moi » à défaut de pouvoir les changer ailleurs (notamment le fait de perdre ou de dissimuler des parties de mon corps pour me débarrasser en partie du harcèlement dans la rue et les transports ou des injonctions à « être une femme comme il faut »). J’ai dû me positionner par rapport à un corps et à une identité qui s’est en partie construite sans moi. La puberté, les médicaments ou encore les pilules ont contribué à me donner l’impression que mon corps se développait trop vite pour que je puisse le suivre. L’injonction d’un médecin à maigrir à 11 ans, les vêtements trop petits et mal coupés, les blagues des enfants et des adultes, les imitations de ce proche qui voyait en moi une gamine qui « s’empiffre » lors des repas… Difficile de construire un rapport serein à l’alimentation et à son propre corps alors que tout nous pousse à culpabiliser. Mais, alors que l’expérience de l’amaigrissement est généralement simplifiée, réduite à une cause facile à exprimer voire à mépriser, il me semblait nécessaire d’occuper quelques interstices entre les étiquettes « régimes pour séduire » et « maladie », en apportant ne serait-ce qu’un peu de complexité vis-à-vis de l’amaigrissement et des significations personnelles auxquelles il peut être associé.

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