« Pour ne pas vivre seul »

Sur la dépendance, l’indépendance, la codépendance, l’interdépendance : si Winnicott avait écouté Dalida.

Ça fait un moment que ptilou42_ a sorti son chouette article sur le care  et que j’avais envie d’y répondre. Pas pour argumenter forcément, mais pour rajouter des choses qui concernent les relations et les questions de dépendance sur les plans affectif et relationnel. Mon cerveau étant ce qu’il est, il fallait que j’attende le bon moment, que tout ce qui flotte en petits morceaux d’idées se condense un peu jusqu’à pouvoir atteindre l’extérieur de ma tête et prendre forme.

Qui dit dépendance dit rapport à la solitude. Mon appareil psychique étant assez fan de chansons et d’associations très libres (le petit malin) ce moment est enfin arrivé le week-end dernier en écoutant « Pour ne pas vivre seul » de Dalida, après un mois de relecture assidue de Winnicott pour parler de ces questions. Je me suis dit que si Winnicott avait écouté Dalida, il l’aurait comprise profondément, parce qu’ils parlent tous les deux de la même chose : qu’est-ce qu’être en lien, seul ou isolé, qu’est-ce que ça mobilise individuellement et collectivement ? Asseyons nous, avec Dalida dans les oreilles et Winnicott dans la tête, donc.

« Pour ne pas vivre seul, d’autres font des enfants, des enfants qui sont seuls, comme tous les enfants »

Je pense évidemment en tout premier lieu à ce texte de Winnicott qui est si utile et important à mes yeux : « la capacité d’être seul »  … en présence d’un autre. Selon lui, l’enfant qui se développe dans un environnement, disons, banal, « suffisamment bon » comme il dit, a besoin d’un autre pour pouvoir être seul de manière authentique. Ce cher Winnicott fait semblant de dire des choses simples et énonce régulièrement des paradoxes pour avancer… L’inconscient, c’est la Red Room dans Twin Peaks, je continue à le penser… mais je m’égare… Pour être capable de solitude, il faut selon lui avoir fait l’expérience d’un lien fiable et continu, mis en place par ce qu’il nomme « holding » et « handling »  de la part de l’environnement. Bien souvent chez lui, « l’environnement » signifie « tout ce que l’enfant ne perçoit pas comme étant intégralement lui » mais il s’agit aussi bien souvent des parents, et plus largement, la/les personnes qui prennent soin de l’enfant au quotidien. Il faut avoir eu l’occasion répétée d’intérioriser ce lien aux autres en soi, et de le savoir vivant à l’intérieur de soi, pour pouvoir vivre la séparation, la distance ou la solitude sans risquer de disparaître ou de s’effondrer, sur le plan psychique. Une des étapes qu’il met en lumière, c’est ce moment où l’enfant peut s’adonner à ses activités à condition que quelqu’un soit là à côté. Il ne parle pas des moments où l’enfant a besoin d’interaction, d’échange, ou de retour émotionnel sur son vécu ici, mais du moment où ces expériences se sont déjà produites suffisamment bien pour qu’il n’y ait plus besoin de les vivre effectivement à chaque fois pour pouvoir en bénéficier quand même. C’est ce qu’il nomme l’introjection de l’environnement.

Mais il ne suffit pas que l’enfant ait été porté, contenu, soutenu pour qu’il puisse faire l’expérience de la solitude sereinement. Il y a ce moment intermédiaire au cours duquel il a encore besoin de l’autre, mais sans que cet autre n’intervienne ou n’interfère. Il prend l’exemple d’un enfant qui vit ses expériences corporelles et psychiques, avec son parent dans la pièce à côté. Pas besoin du parent pour se sentir exister, mais ça ne serait pas la même chose si le parent n’était pas là tout de même. Il s’agit pour l’enfant de faire l’expérience assez fondamentale d’une relation à un, avec lui-même, et en sécurité, c’est à dire ni envahi par le dehors (un parent qui viendrait lui dicter ses expériences par exemple) ni envahi par le dedans (des angoisses de chute, des angoisses liées à de l’agressivité interne qui ne seraient pas bordée). « Je suis seul » suppose en fait que j’ai intériorisé quelqu’un·e sur qui compter. L’enfant acquiert alors, d’après lui, la « capacité de croire en quelque chose », dans la mesure où une confiance en un autre, à l’extérieur de soi peut exister désormais. Une confiance fondamentale qui consiste à savoir que l’on est pas lâché en l’absence de l’autre, et que donc, on ne disparaît pas. La solitude n’est plus similaire à l’isolement. Elle devient un espace pour jouer, penser, créer.

« Pour ne pas vivre seule, moi je vis avec toi, je suis seule avec toi, tu es seul avec moi, pour ne pas vivre seul, on vit comme ceux qui veulent se donner l’illusion de ne pas vivre seul »

On peut commencer à parler de dépendance, maintenant qu’on a posé ce qu’était la capacité à être seul et en quoi elle est fondamentale pour être en lien à soi, et donc par la suite aux autres de manière authentique. Et c’est chouette parce qu’on peut continuer à la fois avec Dalida et Winnicott parce qu’ils ont parlé de la même chose : comment on vit seul et de quelles illusions on a besoin pour vivre effectivement seul. Tout y passe, un chien, des roses, une croix, du cinéma, un souvenir, une ombre, le printemps, l’amour, l’attente, des amoureux·ses, des enfants, des cathédrales, une étoile, des amis, … On touche de près ce que Winnicott appelle l’aire transitionnelle avec cette énumération.

Winnicott aurait prononcé une phrase pour répondre à un collègue avec qui il n’était pas d’accord lors d’une conférence, qui est devenue très célèbre et qui a été répétée mille fois depuis : « un nourrisson ça n’existe pas ». Le genre de phrase que les psys aiment se dire d’un air entendu en groupe, un peu comme les chiens qui se reniflent au parc. Ça veut dire quoi finalement ? Comme souvent, ça se déplie, ça contient plein de choses : pour pouvoir se sentir exister, il faut être porté et pensé sans faire l’expérience d’une trop grande discontinuité, et ce travail de holding est réalisé par un·e autre. Donc, au pied de la lettre, seul, au début de la vie, on n’existe pas. Et c’est un point de départ important pour se figurer ce que signifient dépendance et indépendance.

Ce que dit Winnicott au fond, c’est que l’indépendance n’existe pas :

« L’expression « maturité de l’être humain » comprend non seulement une croissance personnelle, mais aussi une socialisation. Disons que dans la santé, qui est presque synonyme de maturité, l’adulte est capable de s’identifier à la société sans trop sacrifier de sa spontanéité personnelle. Ou bien, pour prendre l’autre aspect des choses, que l’adulte est capable de pourvoir à ses besoins personnels sans être antisocial, sans esquiver la prise de responsabilités en vue de maintenir ou de modifier la société qu’il trouve. Certaines conditions sociales nous sont léguées. Ce legs, nous devons l’accepter et, si nécessaire, le modifier pour, en fin de compte, le laisser à ceux qui viennent après nous. L’indépendance n’est jamais absolue. L’individu bien portant ne s’isole pas, mais établit des rapports avec son environnement, de telle sorte qu’on peut dire qu’individu et environnement sont interdépendants. » (extrait de : Le passage de la dépendance à l’indépendance dans le développement de l’individu, 1963. )

Winnicott divise les enjeux de la dépendance en trois parties : la dépendance absolue, la dépendance relative (deux phases dont on vient de beaucoup parler, qui se forment dans l’expérience du nourrisson et tout ce qu’elles impliquent de sensation puis de compréhension plus intellectuelle qu’il est un être à part entière, séparé du monde dans lequel il baigne), et la voie qui mène à l’indépendance, c’est à dire l’interdépendance.

C’est sur cette idée d’interdépendance que j’ai envie de m’arrêter un moment maintenant. La voie vers l’indépendance passe selon Winnicott par une autre forme de relations aux autres que le modèle nourrisson-environnement : il s’agit de la socialisation. Savoir que l’on fait partie d’un groupe humain (la famille est le premier qu’on connaît en général) et s’y ajuster, voire, ajuster le groupe à soi quand il n’est pas sain (exemple au hasard : devenir militant et travailler à modifier la société). Il ne s’agit pas d’être indépendant, au sens d’une coupure d’avec le monde, mais de tisser des relations, dans une dépendance toujours relative, et la moins envahissante possible. Il s’agit en fait de devenir autonome (no pun intended).

« Pour ne pas vivre seul, on se fait des amis et on les réunit quand viennent les soirs d’ennui »

Alors que se passe-t-il quand il est questions de vivre en couple ou dans des espaces communautaires, par exemple ? C’est là que mes questions rejoignent celles de l’article de ptilou42_ . Il me semble que vivre en groupe ou en couple nécessite de développer, même si on n’en prend pas conscience, un rapport au care. (et là, je suis prise d’une flemme immense, alors je vous invite à aller lire son article, pour en savoir plus sur l’éthique du care et ce qui peut en être fait d’un point de vue féministe) Les quatre éléments du care :

  • attention
  • responsabilité
  • compétence
  • réaction

se rapportent assez facilement par analogie aux éléments des soins apportés au nourrisson par l’environnement décrits par Winnicott et de ce qui permet de faire le chemin vers l’interdépendance (en particulier l’étape de la reconnaissance de l’existence du care).

Ce sont les exemples d’échec du care qui m’ont interpellée en particulier dans ce texte. En particulier, ce passage :

« À l’inverse, de nombreuses institutions de soin maintiennent les personnes vulnérables dans des situations de dépendance : c’est le cas des médecins qui refusent les hormonothérapies aux personnes trans sous des prétextes fallacieux, ou de ceux qui agissent sur nos corps sans nous donner les moyens de comprendre leurs actions et les alternatives. C’est également le cas d’institutions d’aides financières qui demandent en échange de leurs services une soumission non négociable à leurs demandes.

À une échelle individuelle, c’est aussi le cas dans certaines relations abusives qui fonctionnent sur la création de dépendance affective et l’alternance de care et de privation de care. Et un peu plus largement, cela s’applique à un niveau communautaire, par exemple lorsque l’acceptation dans un groupe de support LGBT implique une censure a priori des participants, plutôt qu’une volonté de compréhension et d’explications de la part du groupe.»

C’est là que j’ai envie d’apporter quelques précisions (et que je vais connecter plusieurs observations que j’ai faites, et donc potentiellement partir en vrille… Vous voilà prévenu·e·s !) C’est selon moi l’enjeu de toute relation de codépendance.

En général, quand on pense « codépendance », on pense à une relation de couple, souvent qualifiée de toxique, comme prototype. Le prototype que j’ai utilisé pour le moment c’est celui qu’utilise Winnicott : le nourrisson et sa mère. Et je crois vraiment que tout ça n’est pas tellement éloigné, au final. Se retrouver dans une situation de co-dépendance, c’est finalement incarner en même temps le nourrisson et la mère, et c’est très gratifiant. J’imagine que ça vient titiller quelque chose qui aurait manqué ou raté à un moment, qu’on essaye de rééditer maintenant qu’on a grandi, et que notre autonomie n’est pas encore advenue, pour une raison ou une autre. On se scotche à quelqu’un·e dont on va prendre soin, ou qui va prendre soin de nous, perpétuellement, et par là, on va ensemble, perdre toute autonomie en espérant peut être se solidifier à deux, en compensant les failles de l’autre ? C’est à la fois un échec individuel et un échec collectif : on ne parvient pas à se sentir mieux, on perd son autonomie, ou du moins on ne la trouve jamais, et on se retrouve en situation de grande vulnérabilité, qui peut conduire à un espèce de lâchage de l’agressivité de part et d’autre, parce que c’est forcément frustrant, parce que tout simplement ça ne marche pas. C’est aussi là que se situent des violences plus sourdes que sont les alternances de care et de privation de care dans la relation.

Cela s’applique aussi à un groupe communautaire, il me semble. Quand on décide par exemple à la place d’une personne qui a été agressée de la bonne marche à suivre pour l’aider et pour réguler dans le groupe ce qui a eu lieu, on prive la personne de son autonomie. Soutenir, ce n’est pas envelopper dans du coton et ne jamais en sortir, c’est le sens de tout ce long développement de la pensée de Winnicott que j’ai proposée plus haut. Soutenir ce n’est pas venger, ni anesthésier. Ce n’est jamais maintenir quelqu’un·e dans une situation de dépendance. Ce n’est jamais priver l’autre de sa capacité d’agir. C’est éventuellement lui permettre de la restaurer. Ces pratiques collectives sont la version en grand groupe selon moi de la situation de codépendance décrite dans le couple. Et je me demande pourquoi on ne perçoit pas à quel point c’est délétère, alors que le mécanisme est globalement le même.

Le dernier exemple qui me vient, c’est ce contre quoi le RESET s’est construit. C’est la mise sous tutelle soit-disant bienveillante des femmes et des personnes minorisé·e·s sur le plan technique. C’est cet espèce d’échange non formalisé dans les espaces, disons pour aller vite, «  de geeks », où certain·e·s fournissent le care invisible (l’accueil, la mise en lien, la médiation dans les groupes, la mise à disposition des supports de co-apprentissage, le soutien moral, l’observation, l’écoute attentive, l’organisation de la vie du lieu, la gestion du temps et de l’espace, la nourriture, le rangement, la gestion de crise…) tandis que d’autres, valorisés, fournissent les savoirs et les techniques. Comme si il était vrai que les deux étaient facilement dissociables alors que ça n’est absolument pas le cas. Une échelle de valeur sous-tend évidemment notre rapport à ce qui est visibilisé et invisibilisé dans ces espaces partagés : surprise, c’est – en majeure partie – le patriarcat.

Pour conclure, et proposer des outils, je vous invite à aller lire cet article de Strike ! sur l’écoute radicale:

Références :

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