« Je cherche un·e psy safe »

C’est un appel que je vois passer régulièrement. C’est une question que je me suis posée quand il a été question d’être patiente, quand j’en ai ressenti la nécessité et le besoin. Choisir un·e psy c’est pas forcément facile, ça demande parfois d’en voir plusieurs pour trouver quelqu’un·e avec qui tu te sens de parler. Se faire recommander des noms peut aider. Il faut toujours avoir en tête qu’un·e psy n’est pas là pour forcer les gens à tout dévoiler. Un·e psy n’a pas à être intrusif·ve. Partir demande parfois une énergie qu’on a pas mais il est vraiment essentiel que le lieu et la personne laissent sentir qu’on pourra parler confortablement des choses pas confortables.

Régulièrement, des femmes et des queers viennent me consulter. Mon nom se passe de bouche à oreille: je suis une psy « safe » « féministe » ou encore « de la famille »… Comment se fait-il que ces gens aient besoin de psys féministes? se demandaient des psychanalystes à un séminaire auquel j’ai assisté. Ils pensaient déceler chez les personnes qui me demandent un rendez-vous, bien souvent après avoir souffert auprès d’un confrère, une sorte de difficulté narcissique, une forme hyper précise du bon vieux concept de rejet de l’altérité, qu’on ne décèle que trop souvent chez des gouines et des pédés, tiens donc.

En tant que profession, nous ne nous sommes pas dotés d’un édifice politique théorique suffisant pour penser nos positions de jugement. Nous sommes supposément neutres et bienveillants tout en ayant posé que nous étions affectés par le transfert que nous avons sur nos patients. Devrions nous enjoindre les personnes qui s’adressent à nous en souffrance à s’adapter à la réalité, ce qui est, il est vrai, qui est fort utile pour fonctionner, sans aller fouiller dans nos points aveugles concernant, par exemple, le stress minoritaire? Par ailleurs, quand les personnes refusent de voir des psys, par crainte, par usure, ou par volonté de ne pas se voir retirer le peu de pouvoir sur sa vie qu’on peut maintenir, quand des personnes organisent des réseaux d’entraide, des groupes d’auto-support, ou tout simplement se documentent, les mêmes psys froncent le nez. Ce sont des gens qui ont peur de ne pas garder un certain pouvoir sur leur cadre de travail. Et je pense aussi que ne pas être capable d’un minimum d’analyse et de réflexion politique quand on reçoit des personnes minorisées  est ce qui va être réellement néfaste concernant le travail thérapeutique. Il s’agira en somme de se cramponner à son petit pouvoir: par le cadre, par les mots, par la théorie.

Mon point de départ pour réfléchir à ces questions, je le trouve en relisant régulièrement le travail de Françoise Sironi sur la maltraitance théorique. J’ai envie d’étendre ce qu’elle propose à des cas plus variés que les trucs géopolitiques vener qu’elle prend en exemple. Les violences misogynes, homophobes et transphobes d’intensité et de récurrence variables que vivent les personnes dans le patriarcat sont également des éléments géopolitiques, si on reprend sa définition de la psychologie géopolitique clinique.

Voici comment je vois les choses: je ne suis pas là « pour moi » dans l’exercice de ma profession, mais pour accompagner et soutenir l’élaboration psychique de la personne qui vient à ma rencontre, avec ses souffrances et son histoire de vie. Donc j’ai pas à donner mon avis, je suis pas là pour ça. Cela dit… Il y a un moment que je ne me fais plus d’illusions sur la supposée neutralité du thérapeute. Parfois, comme je le répète souvent, être neutre c’est être absent, laisser tomber la personne en face. Parfois se sentir en colère ou triste pour l’autre et lui en restituer quelque chose est bien plus constructif. Et certaines indignations sont issues de positions politiques. Mais comme toujours, pas de recette magique. Il y a un point central dans mon approche, c’est celle du consentement. Tant dans le cadre que je pose, que dans ma manière de problématiser ce que j’entends. Il y a aussi des gens que je reçois avec qui il y a un échange sur les idées politiques, et ça reste dans le domaine thérapeutique, parce que ça fait médiation entre nous. Ça permet de parler de plein de choses de soi (puisqu’on est là pour ça à la base) et ça permet à la personne de sentir une personne vivante en face, ce qui est très important bien souvent. Concernant les situations d’abus et de traumas en particulier, le féminisme est évidemment une clé de lecture fondamentale pour permettre à la personne de se replacer au centre et de prendre la main sur ce qui lui arrive ensuite. Des exemples me viennent là: des personnes en situations abusives vis à vis desquelles une analyse en terme de domination est aidante parmi les autres outils psy, des personnes harcelées au travail, des personnes dont on nie l’existence même pour des raisons sociales, etc. C’est thérapeutique de poser aux personnes que ce qu’elles disent existe et que c’est une grille de lecture normée socialement qui les abîme aussi, et pas seulement leur vécu intrapsychique et leurs conflits relationnels. Le politique a sa place en thérapie.

Il y a des écueils, évidemment. Jusqu’où peut aller la recherche de la communauté d’expérience en thérapie, qui plus est, dans une communauté minuscule? La communauté d’expérience totale n’est évidemment pas possible, et tout comme la neutralité totale, elle n’est pas particulièrement utile. En revanche, ne pas découvrir tout d’une réalité sociale permet la compréhension mutuelle et peut participer à la confiance dans le/la thérapeute. Être thérapeute dans ma communauté soulève énormément de questions dans ma pratique: comment on fait quand on reçoit quelqu’un·e qui est l’ami·e d’un·e ami·e? Comment ça se passe quand deux personnes qu’on reçoit individuellement se mettent à sortir ensemble, et parlent de leur relation, chacun·e de sa place? Comment on gère sa vie « publique », militante, quand on est dépositaire des histoires de personnes qu’on va immanquablement croiser en manif, dans les espaces communautaires, sur les réseaux sociaux? Dont on découvrira, bien après avoir débuté le travail thérapeutique qu’ielles sont les exs de nos exs, parfois? Avec les quelques psys dits « safe » avec qui j’ai l’habitude d’échanger, nous avons bien conscience d’être en position de ressource rare. Cela implique un certain pouvoir, finalement. Et nécessite certains aménagements de cadre, aussi.

Un·e psy, en général, quand iel se retrouve dans une position floue ou délicate en terme de jugement (car c’est aussi de ça qu’il s’agit, finalement, quand on devient le/la thérapeute d’une personne avec qui on va être amené à partager un espace communautaire) peut orienter vers un·e collègue. Nous n’avons que rarement cette possibilité, dans les faits, dans ces situations spécifiques. Comment faire quand la thérapie est engagée et qu’on croise un·e patient·e à tout bout de champ en dehors, ou qu’on tombe sur ses tweets par hasard, quand en manif ou en soirée on sait plus trop où poser les yeux dans l’espace pour être au même endroit sans se gêner? Je suis dérangée, là en écrivant ces questions, j’ai envie d’aseptiser un peu cette réalité, car je sais bien que tout ça déborde du cadre classique qui garantit la sécurité de l’espace thérapeutique. Je sais que ce n’est pas très bien. Pour autant, c’est avec ces réalités qu’on doit composer. On ne peut pas lâcher une personne qui a débuté un travail, sans aucune solution à proposer non plus. Alors on fait des choix imparfaits, on déserte les espaces communautaires et militants parfois, on quitte les réseaux sociaux, on reste entre amis… Pour ma part, je tente d’expliciter ces marges, en thérapie, avec les personnes. Tout en maintenant le secret professionnel, je tente de mettre au travail ces spécificités, avec plus ou moins d’adresse, dans une réflexion constante et autant que possible, partagée avec les personnes que je reçois. C’est absolument imparfait. Ce qui m’importe, c’est de ne pas tomber dans la confusion des espaces avec les personnes que je reçois, et de toujours laisser cette question en discussion, que l’espace soit toujours ouvert pour que le cadre de la thérapie reste un lieu de potentialités infinies. Il arrive que la thérapie achoppe pour ces raisons, et qu’il soit temps de se séparer. Il me semble que ça fait partie du travail de thérapeute de réfléchir à tout ça, et d’être soutenu·e dans sa réflexion.

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On pourrait alors se dire, mais pourquoi ces psys appelés « safe » sont si rares? Pourquoi pas une formation à la safitude? Je trouve finalement cette idée de psy safe plutôt dangereuse si elle est prise comme un label, un tampon de validation permanent, car les psys sont des gens retors et une approche théorique ne suffira jamais à garantir un cadre bienveillant. Être safe, ça ne veut rien dire. Qui est safe pour qui et pour quoi? Ce qui va convenir et sécuriser quelqu’un·e peut être inadapté pour un·e autre. Ces sont des évidences, et pourtant, régulièrement, l’appel est relayé: « je cherche un·e psy safe ». Je continue à vouloir réfléchir sur ces questions, et je poursuivrai, au fil des échanges que ce texte va susciter, je l’espère.

Une réflexion au sujet de « « Je cherche un·e psy safe » »

  1. Souvent par psy « safe » on entends des psy reconstruits qui ne seront pas dans le jugement negatif ou rabaissant, et qui clairement sont là pour nous casser. Quand on a besoin d’aide on se voit mal aller chez Jean Michel misogyne surtout pour certains trauma par rapport à des violences.
    Parfois il y a des choses tellement ancrées que si la personne qui doit venir en aide en théorie vous rabaisse aussi, vous avez l’impression de n’avoir plus rien, même pas la reconnaissance d’exister et de souffrir aussi.
    Par safe on a tendance à dire neutre ou du moins qui se documente et ne donne pas son jugement (et pas avis) à tout bout de champ en remettant notre vie et des aspects avec lesquels nous n’avons aucun problème en question au lieu de traiter le vrai problème.
    Parfois si certains psy étaient capables d’admettre ne pas pouvoir traiter ce problème et rediriger le patient vers un collègue qui peut y être plus apte ça faciliterait les choses Mais nous on préfère directement aller à ce collègue apte justement, et ne pas passer par le psy imbu de lui même qui ne veut pas admettre ne pas être capable de comprendre ou traiter le problème.
    Je pense qu’on sera tous d’accord pour dire qu’un psy n’est pas là pour vous rabaisser vous humilier ou même vous faire douter de vous et de vos choix, pourtant c’est ce qui se passe parfois à différentes échelles.. un mot, une phrase, des réflexions, des diagnostics erronés, etc.
    Donc psy safe pour les personnes qui les recherches, c’est tout simplement un psy qui fait son travail dans la déontologie et n’outrepasse pas les limites, ce qui devrait être évident mais si cette demande arrive c’est bien qu’il y a un probleme, est-ce au niveau des études? L’apprentissage ? Un problème avec soi même? Un méthode qui ne marche pas? Il faudrait une remise en question et un apprentissage non stop de ce qui se passe au niveau de la réalité (discrimination, actualité, évolution, etc), je pense que ce qu’il manque à beaucoup c’est un déconstruction sociale, nous sommes tous né-e-s dans cet environnement nocif avec pleins de régles invisibles et d’oppression, nous vivons dedans évoluons dedans, donc il n’est pas anormal que certains s’y intégrent et se fassent à cet environnement par défaut puisqu’ils ne connaissent que ça, avant d’être médecin ou thérapeute vous êtes des humains, et comme tous les humains vous avez votre culture et vos « règles » sociales, le problème c’est que quand on est au contact de gens vulnérables qui viennent chercher de l’aide par rapport à une réalité tabou cacher ou détester cette personne se retrouve incomprise et prise comme anormale parfois, si on évolue pas au delas des règles societales et toute cette bulle qu’on nous colle comment peut-on être à même d’aider qui que ce soit si on ne s’est déjà aider soi même ou sorti de cette fausse réalité castratrice qui nous empêche d’évoluer et de réfléchir plus loin que ce que l’on nous montre? L’humain est en constante évolution, c’est pour ça qu’il apprend et est capable de s’améliorer, il est imparfait et s’améliore pour être la meilleure version de lui même possible mais pour cela faut-il déjà avoir conscience de notre imperfection envers nous même et de la bulle limité dans laquelle nous vivons.. on n’évolue pas avec des chaînes en se contentant des miettes et en se faisant croire que c’est le mieux qu’on puisse avoir, c’est cette bulle qui nous pousse à nous contenter de ça et de se faire croire que c’est normal et inévitable, après il y a aussi une deresponsabilisation de soi même c’est indéniable dans certains cas (Sartre et la liberté morale l’illustre bien) personne ne peut nous empêcher d’évoluer et de penser concrètement, il n’y a pas de barrière invisible, il y a l’oppression certes et l’ignorance joue beaucoup, mais si certains ont le pouvoir de s’informer et ne le font pas volontairement ils sont responsables du tord causé ce n’est pas la faute de la société de quelqu’un ou d’une chose. Oui cette bulle nous confine tous mais c’est un choix de vouloir s’informer et en sortir avec les moyens à disposition, donc on ne peut pas imposé une vision rétrograde à un patient qui a justement subit ces visions et sont souvent là pour ça.. c’est ironique de venir être aidé pour ce problème et le retrouver à même certains cabinets non?
    (Toujours aller voir la liberté morale par Sartre qui illustre bien mieux que moi ce dont je parle)

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