Quarante Huit Heures

Je n’ai jamais eu envie de faire ça ici pour l’instant. Je vais vous raconter 48h de ma vie de psy et de meuf. Tout ensemble.

J’ai commencé la journée par des bouchons, j’ai écouté Cyndi Lauper sur la route. Je suis arrivée à l’heure et j’ai pu préparer du café. C’est satisfaisant de ne pas courir après le temps. J’ai donné mes dernières consultations à l’asso de santé trans ce matin. Émue. Pleine d’idées pour la suite, et contente de ce qui a eu lieu pendant deux ans. J’ai filé rapidement comme chaque semaine pour aller commencer l’après-midi dans l’institution psychiatrique pour enfants pour laquelle je travaille.


J’ai du me fâcher pour qu’on puisse faire un signalement pour Rosa qui nous a fait à sa manière des révélations d’attouchements. On ne sait pas ce qui a eu lieu, on ne sait pas si on a compris ce qu’elle a essayé de nous communiquer. Et donc, pour moi, dans le doute, on signale. On s’en fout. On est pas flics. Je suis sortie souffler pendant la réunion, parce que j’ai été envahie de peine et de colère en entendant les chefs suggérer que c’étaient des fantasmes de la part de la fillette, et qu’il fallait penser aux innocents injustement dénoncés. J’ai eu envie de pleurer et de me jeter par terre, sur le petit tapis arc en ciel des enfants que je parcours des yeux une fois par semaine en m’ennuyant un peu en réunion. Aujourd’hui je suis les couleurs du tapis et je voudrais crever instantanément. On se fédère avec les soignantes, et ils cèdent. On écrit. On a « gagné » en étant solides ensemble. Je file à mon cabinet pour mes consultations du soir. Je suis déjà fatiguée.


J’ai fini très tard à mon cabinet, j’ai reçu principalement des meufs, en face à face, via skype aussi. L’une d’entre elles, après avoir suivi un stage d’auto-défense féministe qui lui a sauvé bien des bouts de vie, qui lui a permis de se positionner et de sortir de l’emprise, m’a « apporté un cadeau » me dit-elle. Elle m’a sorti un vieil article de socio qu’elle aime, qui analyse une dynamique d’emprise, sans les psychologisations du phénomène, du coup. « Je pense que ça va vous plaire ». Bien vu.  Mon besta est dans la salle d’attente et m’a apporté à manger, on mange et on fume et on parle. C’est une transition très agréable vers la fin de la journée. La nuit tombe. Je rentre chez moi et je suis émue en recevant un SMS d’une ancienne patiente qui hésitait à reprendre un bout de thérapie. Elle me dit, entre autres, des mots extrêmement forts pour moi: « si vous n’aviez pas été aussi radicale, ça n’aurait pas marché ».


Je dors. Trop peu.


J’arrive la tête dans le cul à l’hôpital, je me suis réveillée trop tard, comme souvent ce jour la. Je suis fatiguée et je suis doublée par une file de cyclistes qui mettent beaucoup de temps à passer et je me dis que c’est plié, je serai en retard pour le rdv de Marcel avec son papa. J’écoute A las barricadas. Je suis en train de fredonner « alta la bandera revolucionaria » en me garant sur le parking quand je relève le nez. C’est le papa de Marcel, dans son camion miteux, qui est lui aussi en retard qui se gare. Je baisse le son des chants révolutionnaires espagnols et je le salue.

Je le reçois avec Marcel, son fils autiste de 12 ans, depuis quelques mois et régulièrement, parce que je suis convaincue que les parents ont toute leur place dans ce qu’on met en œuvre pour leurs enfants. Pour lui c’est nouveau, on lui a jamais rien proposé de ce genre pendant presque 10 ans de prise en charge de Marcel. Je suis hyper touchée par ce papa. Je sens depuis le début qu’on va avancer mieux en le faisant participer aux séances de Marcel. Marcel, je l’aime bien aussi, il est grand, éthéré, il ne parle quasi jamais, ou en écholalie, et on l’a mis dans le groupe autour de la voix que j’ai monté en début d’année. Marcel a l’air de s’en foutre. Il aime improviser au piano et scander dans le micro parfois. J’ai l’impression d’être 10 ans en arrière dans des concerts punks un peu pétés quand il fait ça. L’équipe m’avait prévenu: sa maman a décompensé et elle est partie sans trop laisser de trace, Marcel a perdu l’usage de certaines parties de son corps et la capacité à manger à ce moment. Les soignantes ont eu vraiment peur pour lui. Elles l’ont porté, nourri, tout en essayant de soutenir le papa qui était comme en état de choc pendant ce temps. Elles ne sont pas tendres avec le papa quand je dis que peut être je pourrais les recevoir ensemble en début d’année « il est anti psy, il est marginal, il fait de l’humour sur tout, tu vas rien réussir à faire ». Ce qu’elles ignorent, c’est qu’entre chelous on se repère. Le papa de Marcel est effectivement à part, il a les cheveux longs, un air de jeune homme qui rêve à la révolution mais avec des rides autour. Moi, mes tatouages, mes salopettes et mes pompes à paillettes, on pue pas l’autorité médicale. Alors dès le premier rdv on se comprend très bien. J’ai tout ça en tête quand le papa de Marcel me voit ressortir de l’institution accompagnée de son fils et me dit « bah alors? à la bourre? c’est pas moi qui ferait un truc pareil! » avec un grand sourire. C’est notre blague, les petites entorses au règlement. Marcel est hyper content. A force de se voir régulièrement, il sait exactement ce qu’on va aller faire dans le bâtiment des consultations à côté: faire les cons tous les trois en testant plein de choses jusqu’à ce que quelque chose de bien en ressorte pour lui.

Aujourd’hui j’ai envie de leur proposer de faire de la musique tous les trois et c’est plutôt un bon chaos. A la fin de la séance je demande au papa si il connaît un morceau que Marcel aime, pour qu’on s’allonge chacun sur un grand tapis de gym et qu’on l’écoute, pour clore le rdv. Il réfléchit et me dit: « je ne sais pas trop mais il y a une K7 coincée dans son poste dans sa chambre et je lui mets en route le soir avant de dormir. C’est Rosanna de Toto. » J’ai une pensée furtive pour mon coloc que j’ai raillé de m’avoir parlé de ce son RTL2core qui n’est pas du tout ce que j’aime. C’est le karma. On s’allonge, le son nous plonge dans le calme, on écoute chacun allongé à sa place. J’ai le soleil doux sur moi, et le son des années 80 partout autour. Les voix sont belles, je regrette d’avoir moqué mon coloc. Ça nous porte tous les trois. J’écoute les paroles. « Now she’s gone and I have to say meet you all the way, meet you all the way, meet you all the way, meet you all the way, Rosanna, yeah » Je pense à la maman de Marcel qui est partie d’un coup. Je suis dans une émotion difficile à décrire. Le papa a les yeux fermés, il profite du son, pour la première fois il n’est pas en totale préoccupation de son fils, chacun fait son truc, c’est bien. C’est rare.  C’est le genre d’expérience qu’on peut faire dans ces rdv. Marcel le regarde ne pas se soucier de lui et apprécier la musique, il se tourne vers moi surpris et me fait coucou de la main, je lui fais coucou en retour. Marcel se met à babiller pour lui même, il a l’air de tester des sons, par dessus le son de Toto. Chacun est là pour soi, pour la première fois. C’est beau.


L’après-midi je suis au centre de consultations. Mon dernier patient veut qu’on danse. Ça me fout un peu la pression. Il est psychotique, et plus récemment, adolescent, c’est une période dure pour lui et il prend peu d’initiatives de ce genre, je ne peux pas me débiner. Je sors mon portable, encore sur Rosanna de Toto et je lui demande de choisir la musique. Il me montre toute une part de lui que j’ignorais: il est assez invisible et me donne l’impression de flotter d’habitude. Là c’est magnifique: il danse avec tout son corps, ensemble, avec beaucoup de plaisir et il m’invite à l’imiter. On termine la séance en faisant une boum à deux en salle de psychomotricité. La même où je sentais le soleil ce matin avec Marcel et son papa, mais c’est déjà loin. Il est content, je suis contente aussi. Il me sert la main solennellement et me dit « bon travail » j’approuve d’un hochement de tête. Je file boire des coups en terrasse avec les meufs, la semaine est finie après cette poignée de main. La nuit en rentrant de soirée, je trouve un beau t shirt coloré sur mon lit, dessiné par mon coloc. Il est somptueux. Je suis trop contente.


Je me réveille après une bonne soirée, ma pote a dormi dans mon canapé et je lis tranquillement avec le chat, en écoutant sa respiration calme. Moi je dors jamais autant que les autres alors je les vois souvent dans ce mode la. C’est vraiment ça la vie. Je ne veux plus jamais travailler. Et je repense à ces 48h: si, en fait je veux travailler, mais que comme je viens de le faire: dans la liberté, et en retirant les bouchons matin et soir, si possible. En prenant le temps, en ayant pas besoin d’être productive. J’ai un rendez-vous médical à midi, je pars de chez moi, le beau t-shirt sur le dos.


Sur le trajet, j’écoute Rosanna, en me moquant un peu de moi.

Now she’s gone and I have to say
Meet you all the way, meet you all the way
Meet you all the way, meet you all the way, Rosanna, yeah…
I can see your face still shining through the window on the other side
Rosanna, Rosanna
I didn’t know that a girl like you could make me feel so sad, Rosanna…
J’entre dans la salle d’attente sans réaliser que j’ai été suivie. Un mec me parle d’aller boire un verre avec lui et je suis prise de peur un instant. La colère surgit immédiatement ensuite. Je lui dis « non non non non » alors qu’il me blablate pour me pécho. Je lui dis « sors » puis « SORS » puis « SOOORS! » il recule, il est vener, il me regarde et me dit « ah j’avais mal regardé j’avais pas vu ton bide sale grosse, tu vas pas assumer, arrête! » alors que je m’avance pour qu’il sorte de cette putain de salle d’attente. Il part en m’insultant. J’écris aux meufs après ça. La colère m’a envahie après coup. Je suis trop contente que mon corps soit prêt à la baston et surtout au respect de mes limites, et je le dois beaucoup à mes meufs sûres et au stage d’auto-défense féministe que j’ai fait, le même que je glisse parfois à des patientes dans de sales situations relationnelles que le patriarcat produit si bien. J’ai les boules, j’écris aux meufs que porter un short et des couleurs a fait de moi une putain de proie. Je suis en colère. Je leur dis que je suis naïve, que je me croyais sortie de l’hétérosexualité obligatoire. J’ai la mort d’avoir été quelques minutes une proie. Je suis vexée de n’avoir pas été invisible. Sale mec. C’est pas de la drague. C’est de l’occupation du territoire. C’est partir du principe que n’importe quelle meuf qui est dans la rue sert à faire du cul avec leur bite moisie. J’ai la haine.

J’ai mon casque sur les oreilles et j’écris ces bouts des dernières 48h à la mutinerie fermée. Toto dans les oreilles, j’aurais pas cru.
Si ce T-shirt te plaît autant qu’à moi, il est dispo ici,  et c’est un dessin de Bathroom Quest

 

3 réflexions au sujet de « Quarante Huit Heures »

  1. Bonjour ! Merci pour ce magnifique texte !
    Serait-il possible d’avoir la référence du « vieil article de sociologie » sur l’emprise dont tu parles ? Ça m’intéresserait beaucoup de le lire.
    Bonne journée à toi !

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